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Sommaire :

 

 

AVANT-PROPOS

 

INTRODUCTION………………………………………………………………...……………...…………………………p.7

I. Qu'est-ce que la philosophie ?

II. Pourquoi devons-nous étudier la philosophie ?

III.  Quelle philosophie étudier ?

a)   Une philosophie scientifique : le matérialisme dialectique

b)  Une philosophie révolutionnaire : la philosophie du prolétariat

IV.  Conclusion : Unité de la théorie et de la pratique

 

PREMIERE PARTIE – ETUDE DE LA METHODE DIALECTIQUE MARXISTE

 

Première leçon. La méthode dialectique…………………………………………………………………………p.15

I. Qu'est-ce qu'une méthode ?

II. La méthode métaphysique

a)  Ses caractères

b)  Sa signification historique

III.  La méthode dialectique

a)  Ses caractères

b)  Sa formation historique

IV.  Logique formelle et méthode dialectique

 

Deuxième leçon. — Le premier trait de la dialectique : tout se tient. (Loi de l'action réciproque et de la connexion universelle)…………………………………………………………………………………………………………..p.22

I. Un exemple

II. Le premier trait de la dialectique

III.  Dans la nature

IV.  Dans la société

V. Conclusion

Questions de contrôle

 

Troisième leçon. — Le deuxième trait de la dialectique : tout se transforme. (Loi du changement universel et du développement incessant)……………………………………………………………………………………...…….p.29

I. Un exemple

II. Le deuxième trait de la dialectique

III.  Dans la nature

IV.  Dans la société

V. Conclusion

Questions de contrôle

 

Quatrième leçon. — Le troisième trait de la dialectique : le changement qualitatif………………………...………p.37

I. Un exemple

II. Le troisième trait de la dialectique

III.  Dans la nature

IV.  Dans la société

V. Conclusion

Remarques

Questions de contrôle

 

Cinquième leçon. — Le quatrième trait de la dialectique : la lutte des contraires (I)………………………….……p.46

I. La lutte des contraires est le moteur de tout changement. Un exemple

II. Le quatrième trait de la dialectique

III. Caractères de la contradiction

a)  La contradiction est interne

b)  La contradiction est novatrice

c)  L'unité des contraires

Questions de contrôle

 

Sixième leçon. Le quatrième trait de la dialectique : la lutte des contraires (II)…………………………...…….p.53

I. Universalité de la contradiction

a)  Dans la nature

b)  Dans la société

II. Antagonisme et contradiction

III. La lutte des contraires, moteur de la pensée

Questions de contrôle

 

Septième leçon. — Le quatrième trait de la dialectique : la lutte des contraires (III)………………….……………p.60

I. Le caractère spécifique de la contradiction

II. Universel et spécifique sont inséparables

III.  Contradiction principale, contradictions secondaires

IV.  Aspect principal et aspect secondaire de la contradiction

V.  Conclusion générale sur la contradiction. — Marxisme contre proudhonisme

Questions de contrôle

 

DEUXIEME PARTIE – ETUDE DU MATERIALISME PHILOSOPHIQUE MARXISTE

 

Huitième leçon. Qu'est-ce que la conception matérialiste du monde ?..................................................................p.72

I. Les deux sens du mot « matérialisme »

II. La matière et l'esprit

III.  Le problème fondamental de la philosophie

IV.  Les deux sens du mot « idéalisme »

V. Le matérialisme et l'idéalisme s'opposent en pratique aussi bien qu'en théorie

VI. Le matérialisme philosophique marxiste se distingue par trois traits fondamentaux

Questions de contrôle

 

Neuvième leçon. — Le premier trait du matérialisme marxiste : la matérialité du monde.........................................p.78

I. L'attitude idéaliste

II. La conception marxiste

III.  Matière et mouvement

IV.  La nécessité naturelle

V. Marxisme et religion

VI. Conclusion

Questions de contrôle

 

Dixième leçon. Le deuxième trait du matérialisme marxiste : la matière est antérieure à la conscience...............p.89

I. Nouveau subterfuge idéaliste

II.  La conception marxiste

a)  Objectivité de l'être

b)  La conscience, reflet de l'être

III.  La pensée et le cerveau

IV.  Les deux degrés de la connaissance

V. Conclusion

Questions de contrôle

 

Onzième leçon. Le troisième trait du matérialisme marxiste : le monde est connaissable………………..……p.101

I.  Ultime refuge de l'idéalisme

II. La conception marxiste

a)  Le rôle de la pratique

b)   Une falsification de la notion marxiste de pratique

III.  Vérité relative et vérité absolue

IV.  L'union de la théorie et de la pratique

Questions de contrôle

 

TROISIEME PARTIE – LE MATERIALISME DIALECTIQUE ET LA VIE SPIRITUELLE DE LA SOCIETE

 

Douzième leçon. La vie spirituelle de la société est le reflet de sa vie matérielle………………………………p.114

I. Un exemple

II.  Les « explications » idéalistes

III.  La thèse matérialiste dialectique

a)  La vie matérielle de la société est une réalité objective existant indépendamment de la conscience et de la volonté non seulement des individus, mais de l'homme en général

b)  La vie spirituelle de la société est un reflet de la réalité objective de la société

c)   Comment surgissent les nouvelles idées et théories sociales

d)  La question des survivances

IV.  Conclusion

Questions de contrôle

 

Treizième leçon. — Le rôle et l'importance des idées dans la vie sociale………………………………..………..p.124

I. Un exemple

II. L'erreur du matérialisme vulgaire

III. La thèse matérialiste dialectique

a)  C'est l’origine matérielle des idées qui fonde leur puissance

b)   Vieilles idées et nouvelles idées

c)  Les nouvelles idées ont une action organisatrice, mobilisatrice et transformatrice

IV. Conclusion

Questions de contrôle

 

Quatorzième leçon. — La formation, l'importance et le rôle du socialisme scientifique…………………………..p.133

I. Les trois sources du marxisme

a)  La philosophie allemande

b)  L'économie politique anglaise

c)  Le socialisme français

II. Le socialisme utopique

III. Le socialisme scientifique

a)  Sa formation

b)  Ses caractères

IV. Le rôle du socialisme scientifique

a)  La fusion du socialisme et du mouvement ouvrier

b)  Nécessité du Parti communiste. Critique de la « spontanéité »

V. Conclusion

Questions de contrôle

 

QUATRIEME PARTIE – LE MATERIALISME HISTORIQUE

 

Quinzième leçon. — La production : forces productives et rapports de production………………………….……p.145

I. Les conditions de la vie matérielle de la société

a)  Le milieu géographique

b)  La population

II. Le mode de production

a)  Forces productives

b)  Rapports de production

III.  La propriété des moyens de production

IV.  Le changement du mode de production, clé de l'histoire des sociétés

V. Conclusion

Questions de contrôle

 

Seizième leçon. La loi de correspondance nécessaire entre les rapports de production et le caractère des forces productives………………………………………………………………………………………………...………..p.156

I. Les forces productives sont l'élément le plus mobile et le plus révolutionnaire de la production

II. L'action en retour des rapports de production sur les forces productives

III. La loi de correspondance nécessaire

IV. Le rôle de l’action des hommes

Questions de contrôle

 

Dix-septième leçon. La lutte des classes avant le capitalisme……………………………………………….….p.163

I. Les origines de la société

II. L'apparition des classes

III.  Sociétés esclavagiste et féodale

IV.  Le développement de la bourgeoisie

Questions de contrôle

 

Dix-huitième leçon. — Les contradictions de la société capitaliste………………………………………………..p.173

I. Les rapports capitalistes de production : leur contradiction spécifique

II.  La loi de correspondance nécessaire en société capitaliste

a)  La correspondance entre les rapports capitalistes de production et le caractère des forces productives

b)  Le conflit entre les rapports capitalistes de production et le caractère des forces productives

III.  La lutte de classe du prolétariat, méthode pour résoudre la contradiction entre les rapports de production et les forces productives

IV.  Conclusion

Questions de contrôle

 

Dix-neuvième leçon. — La superstructure…………………………………………………………………………p.184

I. Qu'est-ce que la superstructure ?

II. La superstructure est engendrée par la base

III.  La superstructure est une force active

IV.  La superstructure n'est pas liée directement à la production

V. Conclusion

Questions de contrôle

 

Vingtième leçon. Le socialisme………………………………………………………………………..………..p.192

I.  Répartition et production

II. La base économique du socialisme

III.  Conditions objectives du passage au socialisme

IV.  La loi fondamentale du socialisme

V. Conditions subjectives du passage au socialisme et de son développement

VI. Conclusion

Questions de contrôle

 

Vingt et unième leçon. Du socialisme au communisme……………………………………………………..….p.205

I. La première phase de la société communiste

II.  La phase supérieure de la société communiste

III.  Forces productives et rapports de production sous le socialisme

IV.  Les conditions du passage du socialisme au communisme

V. Conclusion

Questions de contrôle

 

CINQUIEME PARTIE – LA THEORIE MATERIALISTE DE L’ETAT ET DE LA NATION

 

Vingt-deuxième leçon. — L'Etat…………………………………………………………………………………...p.216

I. L'Etat et « l'intérêt général »

II. L'Etat, produit des antagonismes de classes inconciliables

a)  Origine de l'Etat

b)  Rôle historique de l'Etat

III.  Le contenu et la forme de l'Etat

a)  Le contenu social de l'Etat

b)  La forme de l’Etat

IV.  Lutte de classes et liberté

a)  La bourgeoisie et la « liberté »

b)  Le prolétariat et les libertés

Questions de contrôle

 

Vingt-troisième leçon. La Nation (I)……………………………………………………………………………p.239

I. Nation et classe sociale

II. La conception scientifique de la nation

a)  Qu'est-ce qu'une nation ?

b)  Quelques erreurs à éviter

III.  La bourgeoisie et la nation

a)  La formation des nations bourgeoises

b)  La bourgeoisie à la tête de la nation

c)  La bourgeoisie traître à la nation

IV.  La classe ouvrière et la nation

a)  L'internationalisme prolétarien

b)  Le patriotisme prolétarien

Questions de contrôle

 

Vingt-quatrième leçon. — La Nation (II)……………………………………………..……………………………p.255

I. La question coloniale : le droit des nations à disposer d'elles-mêmes

II. Les nations socialistes

a)  Question nationale et révolution socialiste

b)  Caractère des nations socialistes

III. L'avenir des nations

Note sur l'Alsace et la Moselle

Questions de contrôle

AVANT-PROPOS

 

Publiés en juillet 1946, réédités en janvier 1947, en mai 1948 et en décembre 1949, les Principes élémentaires de philosophie de Georges Politzer ont été accueillis avec empressement. Ils renfermaient, sous une forme accessible, l'essentiel des cours donnés en 1935-1936 à l'Université Ouvrière par un de ceux qui, ne séparant jamais l'action de la pensée, moururent en héros pour que vive la France.

Dans la « Préface » aux Principes élémentaires de philosophie, Maurice Le Goas qui, élève de Politzer, recueillit ses cours et permit ainsi leur publication, écrivait :

Georges Politzer, qui commençait chaque année son cours de philosophie en fixant le véritable sens du mot matérialisme et en protestant contre les déformations calomnieuses que certains lui font subir, ne manquait pas de signaler que le philosophe matérialiste ne manque pas d'idéal et qu'il est prêt à combattre pour faire triompher cet idéal. Il a su, depuis lors, le prouver par son sacrifice, et sa mort héroïque illustre ce cours initial où il affirmait l'union, dans le marxisme, de la théorie et de la pratique.

A quelques mois d'une décision ministérielle qui prétendit refuser à Georges Politzer le titre posthume d'interné résistant et la mention « Mort pour la France », l'hommage dû à la mémoire de Georges Politzer ne saurait, moins que jamais, séparer le patriote français du philosophe communiste.

Les balles nazies ont couché Politzer dans la clairière du Mont-Valérien en mai 1942 ; mais l’Université ouvrière, qui fut pour une grande part son œuvre, se continue dans l’Université Nouvelle de Paris, qui chaque année gagne en ampleur. De fait, les Principes fondamentaux de philosophie que nous publions s'appuient, comme l'ouvrage originel, sur l’expérience de l'enseignement philosophique dispensé aux travailleurs ouvriers, employés, ménagères, chercheurs scientifiques, instituteurs, étudiants, etc... qui fréquentent l'Université Nouvelle. Il est donc juste que le livre porte — avant le nom de ceux qui l'ont rédigé et qui assurent avec quelques autres le cours de matérialisme dialectique le nom de Georges Politzer. Certes, ces Principes fondamentaux sont beaucoup plus développés que les Principes élémentaires ; ils bénéficient des apports dont la science marxiste s'est enrichie depuis quelques années. Leur inspiration n'en reste pas moins celle qui animait Politzer.

Les Principes fondamentaux de philosophie ont pour ambition d'aider tous ceux qui veulent s'initier aux idées-maîtresses de Marx et Engels et de leurs disciples les plus éminents, Lénine et Staline. L'ouvrage a donc les caractères d'un manuel, divisé en leçons, à suivre une à une ; les questions de Contrôle permettront au lecteur de vérifier l’acquis et de poursuivre un effort de recherche personnelle. Les cours de l'Université Nouvelle, à qui ce livre doit son existence, s'adressent à des travailleurs qui demandent à la réflexion théorique d'éclairer leur action militante, politique ou syndicale, dans la France d'aujourd'hui. On ne sera donc pas surpris devant l'abondance d'exemples pris dans la vie quotidienne des Français, qui luttent pour le pain et la liberté, pour l'indépendance nationale et la paix. [Certains qui, parmi les exemples cités, étaient de pleine actualité quand le cours fut donné ou l'ouvrage rédigé, pourront paraître avoir vieilli, au regard des changements politiques intervenus depuis, en France et ailleurs. Ils n'en gardent pas moins leur valeur d'enseignement ; et c'est là l'essentiel]

Mais contrairement à une opinion encore très répandue, quand les marxistes parlent de pratique, ils ne l'entendent pas en un sens étroit. La pratique humaine, c'est l’ensemble des activités — sciences, techniques, arts, etc. dont l'homme est capable et qui le définissent ; c'est toute l'expérience accumulée dans les millénaires. Seul peut être révolutionnaire celui qui a su s'assimiler le meilleur de cette expérience, au bénéfice de son action présente pour la transformation des sociétés et l'amélioration des individus. Telle est précisément la tâche de la philosophie marxiste : conception du monde, elle exprime, sous leur forme la plus générale, les lois fondamentales de la nature et de l'histoire ; méthode d'analyse, elle donne à tout homme les moyens de comprendre ce qu'il est, ce qu'il fait, et ce qu'il peut à un moment donné pour transformer sa propre existence. Entièrement consacré à la philosophie marxiste, le livre que nous présentons doit donc, nous semble-t-il, rendre service à tous les travailleurs, manuels ou intellectuels. Et bien qu'il ne soit pas rédigé à l'intention des « spécialistes », ceux-ci économistes, ingénieurs, historiens, naturalistes, médecins, artistes, etc. y trouveront sans doute matière à réflexion.

Les auteurs ont fait effort pour écrire cet ouvrage avec le maximum de simplicité et de clarté ; ils ont évité de multiplier les termes techniques. Mais, ainsi faisant, ils n'ont parcouru qu'une moitié du chemin. Le lecteur devra patiemment franchir l’autre moitié, sans oublier un instant — comme le rappelait Marx à propos de l'édition française du Capital — qu' « il n'y a pas de route royale pour la science ». La lecture des vingt-quatre leçons qui constituent ce livre demandera donc un certain travail et quelque persévérance.

Si l'on ne comprend pas telle page en première lecture, qu'on ne se décourage pas ! Le travail sera toutefois facilité si le lecteur confronte ce qu'il lit à son expérience personnelle. Ainsi tirera-t-il le plus grand profit d'une étude conduite avec patience.

Le volume comporte de nombreuses citations, de nombreuses références aux classiques du marxisme. C'était courir le risque d'alourdir les exposés ; les auteurs ont accepté ce risque, car il tient à la nature même de l'ouvrage: c'est un manuel. Son rôle est de faciliter l'accès aux sources, d'encourager le lecteur, par de fréquents rappels, à fréquenter les œuvres de Marx, Engels, Lénine, Staline, Mao Tsétoung, Maurice Thorez. Les auteurs de ces Principes fondamentaux ont, en particulier, mis l'accent sur Matérialisme dialectique et matérialisme historique de Staline, le plus grand philosophe de notre temps avec Lénine. L'ordre des leçons de ce manuel reproduit à dessein, pour l'essentiel, l’ordre des matières de l’ouvrage de Staline, synthèse magistrale de la philosophie du marxisme, paru en 1938. La lecture de cet écrit, qu'on trouvera soit au chapitre IV de l’Histoire du Parti communiste (b) de l’U.R.S.S., soit en édition séparée [Aux Editions Sociales, Paris.], demeure indispensable à tous ceux qui veulent maîtriser les données essentielles du marxisme et comprendre sa force d'action.

Fidèles à leurs principes, les marxistes voient dans la critique une exigence de toute action féconde. C'est bien pourquoi les auteurs des Principes fondamentaux de philosophie sollicitent l'apport critique de ceux, quels qu'ils soient, qui feront usage de ce livre. Il ne peut ainsi manquer de s'améliorer, pour toujours mieux remplir son rôle au service de la classe ouvrière et du peuple de France.

Guy Besse et Maurice Caveing, Agrégés de philosophie. Août 1954

INTRODUCTION

I. — Qu'est-ce que la philosophie ?

II. — Pourquoi devons-nous étudier la philosophie?

III.  — Quelle philosophie étudier ?

a)  Une philosophie scientifique : le matérialisme dialectique.

b)  Une philosophie révolutionnaire : la philosophie du prolétariat.

IV.  — Conclusion : Unité de la théorie et de la pratique.

« Philosophie... » voilà un mot qui, de prime abord, n'inspire guère confiance à bien des travailleurs. Ils se disent qu'un philosophe, c'est un personnage qui n'a pas les pieds sur terre. Convier les braves gens à « faire de la philosophie », c'est peut-être, pensent-ils, les inviter à une séance de voltige. Après quoi la tête nous tournera...

C'est ainsi qu'apparaît souvent la philosophie : un jeu d'idées sans rapport avec la réalité ; jeu obscur, privilège de quelques initiés ; et probablement jeu dangereux, pas très profitable aux gens qui vivent à la sueur de leur front.

Un grand philosophe français, Descartes, a bien avant nous condamné le jeu obscur et dangereux auquel certains voudraient réduire la philosophie. Il caractérisait ainsi les faux philosophes :

... L'obscurité des distinctions et des principes dont ils se servent est cause qu'ils peuvent parler de toutes choses aussi hardiment que s'ils les savaient, et soutenir tout ce qu'ils en disent contre les plus subtils et les plus habiles, sans qu'on ait moyen de les convaincre ; en quoi ils me semblent pareils à un aveugle qui, pour se battre sans désavantage contre un qui voit, l'aurait fait venir dans le fond de quelque cave fort obscure. (Descartes : Discours de la méthode (1637), p. 101. Editions Sociales, Paris, 1950.)

Notre intention n'est pas de conduire le lecteur dans une « cave fort obscure ». Nous savons que l'obscurité est propice aux mauvais coups. Il y a une philosophie obscure et malfaisante ; mais il y a aussi, comme le voulait déjà Descartes, une philosophie claire et bienfaisante, celle dont parlait Gorki :

Ce serait une erreur de croire que je raille la philosophie; non, je suis pour la philosophie, mais pour une philosophie venant d'en bas, de la terre, des processus du travail qui, étudiant les phénomènes de la nature, asservit les forces de cette dernière aux intérêts de l'homme. Je suis convaincu que la pensée est indissolublement liée à l'effort, et ne suis pas partisan de la pensée alors qu'on est dans un état d'immobilité, assis, couché. (Gorki : « Le philistin et les anecdotes » (1931), dans Les Petits-Bourgeois, p. 52, note. Editions de la Nouvelle Critique, Paris, 1949.)

L'introduction à ces Principes de philosophie a pour objet de définir la philosophie en général, puis de montrer pourquoi nous devons l'étudier et quelle philosophie nous devons étudier.

I. Qu'est-ce que la philosophie ?

Les anciens Grecs, qui comptèrent quelques-uns des plus grands penseurs que l'histoire ait connus, entendaient par la philosophie, l'amour du savoir. C'est là le sens strict du mot philosophia, d'où vient philosophie.

« Savoir » — c'est-à-dire « connaissance du monde et de l'homme ». Cette connaissance permettait d'énoncer certaines règles d'action, de déterminer une certaine attitude devant la vie. Le sage, c'était l'homme qui agissait en tous points conformément à de telles règles, elles-mêmes fondées sur la connaissance du monde et de l'homme.

Le mot philosophie s'est maintenu depuis cette époque parce qu'il répondait à un besoin. Il est pris souvent en des sens très différents qui tiennent à la diversité des points de vue sur le monde. Mais le sens le plus constant est celui-ci : conception générale du monde, d'où l'on peut déduire une certaine manière de se comporter.

Un exemple, pris dans l'histoire de notre pays, illustrera cette définition :

Au XVIIIe siècle, les philosophes bourgeois en France pensaient et enseignaient, s'appuyant sur les sciences, que le monde est connaissable; ils en concluaient qu'il est possible de le transformer pour le bien de l'homme. Et beaucoup, par exemple Condorcet, l'auteur de l'Esquisse d'un tableau historique des progrès de l’esprit humain (1794), estimaient en conséquence que l'homme est perfectible, qu'il peut devenir meilleur, que la société peut devenir meilleure.

Un siècle plus tard, en France, les philosophes bourgeois dans leur grande majorité pensaient et enseignaient, à l'inverse, que le monde est inconnaissable, que le « fond des choses » nous échappe et nous échappera toujours. De là cette conclusion qu'il est insensé de vouloir transformer le monde. Certes, accordaient-ils, nous pouvons agir sur la nature, mais c'est une action superficielle, puisque le « fond des choses » est hors d'atteinte. Quant à l'homme... il est ce qu'il a toujours été, ce qu'il sera toujours. Il y a une « nature humaine » dont le secret nous échappe. « A quoi bon, par conséquent, se casser la tête pour améliorer la société ? »

Nous voyons que la conception du monde (c'est-à-dire la philosophie) n'est pas une question sans intérêt. Puisque deux conceptions opposées conduisent à des conclusions pratiques opposées.

En effet, les philosophes du XVIIIe siècle veulent transformer la société, parce qu'ils expriment les intérêts et les aspirations de la bourgeoisie, classe alors révolutionnaire, qui lutte contre la féodalité. Quant aux philosophes du XIXe siècle, ils expriment (qu'ils le sachent ou non) les intérêts de cette bourgeoisie devenue conservatrice : classe désormais dominante, elle redoute la montée révolutionnaire du prolétariat. Elle estime qu'il n'y a rien à changer dans un monde qui lui fait la part belle. Les philosophes justifient de tels intérêts lorsqu'ils détournent les gens de toute entreprise visant à transformer la société. Exemple : les positivistes (leur chef de file, Auguste Comte, passe aux yeux de beaucoup pour un « réformateur social »; en réalité, il est profondément convaincu que le règne de la bourgeoisie est éternel, et sa « sociologie » ignore forces productives et rapports de production [Sur forces productives et rapports de production, voir la 15e leçon.], ce qui la condamne à l'impuissance) ; les éclectiques (leur chef de file, Victor Cousin, fut le philosophe officiel de la bourgeoisie ; il justifia l'oppression du prolétariat et notamment les fusillades massives de juin 1848, au nom du « vrai », du « beau », du « bien », de la « justice », etc..) ; le bergsonisme (Bergson, que la bourgeoisie porta sur le pavois dans les années 1900, c'est-à-dire à l'époque de l'impérialisme, met tout son esprit à détourner l'homme de la réalité concrète, de l'action sur le monde, de la lutte pour transformer la société ; l'homme doit se consacrer à son « moi profond », à sa vie « intérieure » ; le reste n'a pas grande importance et par conséquent les profiteurs du travail d'autrui peuvent dormir sur leurs deux oreilles.)

La même classe sociale, la bourgeoisie française, a donc eu deux philosophies bien différentes, d'un siècle à l'autre, parce que, révolutionnaire au XVIIIe siècle, elle était devenue conservatrice, et même réactionnaire au XIXe. Rien de plus saisissant que la confrontation des deux textes que voici. Le premier date de 1789, année de la révolution bourgeoise. Il est d'un révolutionnaire bourgeois, Camille Desmoulins, qui salue en ces termes les temps nouveaux :

Fiat ! Fiat ! Oui, cette Révolution fortunée, cette régénération va s'accomplir ; nulle puissance sur la terre n'est en l'état de l'empêcher. Sublime effet de la philosophie, de la liberté et du patriotisme ! Nous sommes devenus invincibles. (Cité par Albert Soboul : 1789 « L'An Un de la liberté », 2e édition, p. 63. Editions Sociales, Paris, 1950.)

Et voici l'autre texte. Il date de 1848. Il est de M. Thiers, homme d'Etat bourgeois, qui défend les intérêts de sa classe au pouvoir contre le prolétariat :

Ah ! si c'était comme autrefois, si l'école devait toujours être tenue par le curé ou par son sacristain, je serais loin de m'opposer au développement des écoles pour les enfants du peuple... Je demande formellement autre chose que ces instituteurs laïques dont un trop grand nombre sont détestables ; je veux des Frères, bien qu'autrefois j'aie pu être en défiance contre eux, je veux encore là rendre toute-puissante l'influence du clergé ; je demande que l'action du curé soit forte, beaucoup plus forte qu'elle ne l'est, parce que je compte beaucoup sur lui pour propager cette bonne philosophie qui apprend à l'homme qu'il est ici pour souffrir, et non cette autre philosophie qui dit au contraire à l'homme : jouis, car... tu es ici-bas pour faire ton petit bonheur (souligné dans le texte) ; et si tu ne le trouves pas dans ta situation actuelle, frappe sans crainte le riche dont l'égoïsme te refuse cette part de bonheur ; c'est en enlevant au riche son superflu que tu assureras ton bien-être et celui de tous ceux qui sont dans la même position que toi. (Cité par Georges Cogniot ; La Question scolaire en 1848 et la loi Falloux, p. 189. Editions Hier et Aujourd'hui.)

Thiers, on le voit, s'intéresse à la philosophie. Pourquoi ? Parce que la philosophie a un caractère de classe. Que les philosophes, en général, ne s'en doutent pas, c'est sûr. Mais toute conception du monde a une signification pratique : elle profite à certaines classes, elle dessert les autres. Nous verrons que le marxisme est, lui aussi, une philosophie de classe.

Tandis que le bourgeois révolutionnaire Camille Desmoulins voyait dans la philosophie une arme au service de la révolution, le conservateur Thiers y voit une arme au service de la réaction sociale : la « bonne philosophie », c'est celle qui invite les travailleurs à courber l'échiné. Ainsi pense le futur fusilleur des Communards.

II. Pourquoi devons-nous étudier la philosophie ?

Aujourd'hui, les successeurs de M. Thiers, en France comme aux Etats-Unis, intentent aux marxistes des procès d'opinion. Ils voudraient anéantir non seulement les marxistes, mais encore leur philosophie. De même que M. Thiers voulait tuer, avec les Communards, leurs idées de progrès social. Le devoir des ouvriers et, en général, des travailleurs, se trouve tracé par là même; c'est d'opposer à la philosophie qui sert les exploiteurs une philosophie susceptible d'aider à la lutte contre les exploiteurs. L'étude de la philosophie importe donc beaucoup aux travailleurs. Cette importance apparaît d'ailleurs quand on se place sur le terrain des faits.

Les faits, c'est la situation de plus en plus dure que la politique de la bourgeoisie, aujourd'hui classe dominante, impose à l'ensemble des travailleurs de notre pays : chômage et vie chère, débouchés refusés aux jeunes, atteinte aux lois sociales, au droit de grève, aux libertés démocratiques, répression, agressions armées (notamment le 14 juillet 1953 à Paris), colonisation du pays par l'impérialisme américain, sanglante et ruineuse guerre du VietNam, reconstitution de la Wehrmacht, etc., etc.. La question que se posent les travailleurs est dès lors celle-ci : comment en sortir ? Le besoin de savoir pourquoi les choses sont ainsi se fait de plus en plus général, de plus en plus aigu. D'où vient le danger de guerre ? D'où vient le fascisme ? D'où vient la misère ? Les travailleurs de notre pays veulent comprendre ce qui se passe, veulent comprendre pour que ça change.

Mais dès lors n'est-il pas clair que, si la philosophie est une conception du monde, conception qui a des conséquences pratiques, il est très précieux, pour les travailleurs qui veulent changer le monde, d'avoir une juste conception du monde ? De même qu'il faut viser juste pour frapper la cible.

Admettons que tous les travailleurs pensent que la réalité est inconnaissable. Alors ils seront sans défense devant la guerre, le chômage, la faim. Tout ce qui arrivera sera pour eux inintelligible ; ils le subiront comme une fatalité. C'est justement là que la bourgeoisie voudrait conduire les travailleurs. Aussi ne négligera-t-elle aucun moyen pour répandre une conception du inonde conforme à ses intérêts. Ainsi s'explique la profusion d'idées comme celle-ci : « Il y aura toujours des riches et des pauvres ». Ou encore : « La société est une jungle et elle le sera toujours ; donc chacun pour soi ! Mange autrui si tu ne veux pas qu'autrui te mange. Ouvrier, tâche de gagner les bonnes grâces du patron au détriment de tes camarades de travail, plutôt que de t'unir à eux pour la défense commune de vos salaires. Employée, tâche de devenir la maîtresse du patron et tu auras la vie belle. Tant pis pour les autres... »

Ces idées-là, on les trouve à foison dans Sélection (du Reader's Digest), dans la « presse du cœur »... C'est le poison avec lequel la bourgeoisie veut corrompre la conscience des travailleurs, et dont par conséquent ils doivent se défendre. Ce poison se rencontre d'ailleurs sous les formes les plus diverses. C'est ainsi que les travailleurs qui lisent encore Franc-Tireur achètent, sans le savoir, quinze francs de poison par jour. Sans le savoir, car Franc-Tireur trépigne, crie que cela marche mal et qu'on va voir ce qu'on va voir, mais Franc-Tireur se garde bien de dire pourquoi ça marche mal, de montrer les causes, et surtout il s'emploie à empêcher ou à défaire l'union des travailleurs, cette union qui est précisément le seul moyen d'« en sortir ».

Toutes ces idées relèvent, en dernière analyse, d'une conception du monde, d'une philosophie : la société est intangible, il faut la prendre comme elle est, c'est-à-dire subir l'exploitation, ou bien s'y tailler une petite place en jouant des coudes.

Pardieu ! Devrons-nous toujours chercher à savoir le pourquoi et le comment des choses qui nous arrivent ? L'injustice est commise chaque jour et la force prime le droit !

Voilà ce qu'on peut lire dans Super-boy, un des nombreux journaux que la bourgeoisie destine aux enfants des travailleurs. Violence, mépris de l'homme, c'est en effet là ce qui convient aux besoins de la bourgeoisie agressive, pour qui la guerre de conquête est l'activité normale.

C'est ici le lieu de rappeler ce que Lénine disait en 1920 au IIIe Congrès de la Fédération des Jeunesses communistes de Russie. Il décrivait ainsi la société capitaliste :

L'ancienne société était fondée sur le principe suivant; ou tu pilleras ton prochain, ou c'est ton prochain qui te pillera ; ou tu travailles au profit d'un autre, ou c'est lui qui travaille à ton profit; ou tu es propriétaire d'esclaves, ou tu es esclave toi-même. On conçoit que les hommes élevés dans cette société sucent, pourrait-on dire, avec le lait de leur mère, une psychologie, des habitudes et des idées soit d'esclavagiste, soit d'esclave, soit de petit propriétaire, soit de petit employé, de petit fonctionnaire, d'intellectuel, en un mot d'homme qui ne pense qu'à posséder ce qu'il lui faut et se désintéresse des autres.

Si j'exploite mon lopin de terre, je n'ai pas à me préoccuper des autres; si les autres ont faim, tant mieux ; je leur vendrai mon blé plus cher. Si j'ai ma petite place de médecin, d'ingénieur, de maître d'école ou d'employé, que m'importent les autres? Peut-être qu'en flattant les détenteurs du pouvoir, en cherchant à leur complaire, je conserverai ma place et je réussirai même à percer, à devenir moi-même un bourgeois ? (Lénine : Œuvres choisies, t. II, p. 815. Ed. en langues étrangères, Moscou, 1947 ; L. II, 2ème Partie, p. 497, Moscou, 1953.)

Cette vieille philosophie, chère à la bourgeoisie régnante, il faut lui livrer bataille sans merci, hors de nous et en nous : car elle a pour elle, outre la tradition et les préjugés, la grande presse, la radio, le cinéma... Il faut se rendre à l'invitation de Barbusse qui disait, évoquant cette lutte pied à pied contre les vieilles idées-poison :

Recommence-toi, s'il le faut, avec une magnifique honnêteté ? (Henri Barbusse : Paroles d'un combattant, p. 10. Flammarion.)

II faut travailler à se faire des idées nouvelles qui portent en elles la confiance et non plus le désespoir, la lutte et non plus la résignation. Pour les travailleurs, ce n'est pas là une question secondaire. C'est une question de vie ou de mort, car ils ne pourront s'affranchir de l'oppression de classe que s'ils ont du monde une conception telle qu'ils puissent effectivement le transformer.

Ainsi Gorki, dans La Mère, raconte comment dans la Russie des tsars une vieille femme jusqu'alors résignée à tout, sans espoir, devint une révolutionnaire indomptable parce qu'elle avait compris, grâce à son fils, héroïque combattant du socialisme, la source des souffrances de son peuple, parce qu'elle avait compris qu'il était possible d'y mettre fin.

A ceux qui luttent déjà, qui refusent la résignation, l'étude de la philosophie ne sera pas inutile : seule, en effet, une conception objective du monde peut leur donner les raisons de leur lutte.

Sans théorie juste, pas de lutte victorieuse. Certains croient qu'il suffit, pour réussir, que les conditions du succès soient réalisées. Erreur, car encore faut-il savoir que ces conditions sont réalisées. Et plus les choses sont compliquées, plus il importe de savoir s'y reconnaître.

Ces remarques valent quand il s'agit de la lutte révolutionnaire, de la lutte pour le socialisme et le communisme. « Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire », disait Lénine.

Mais elles valent aussi dans la lutte pour d'autres objectifs : lutte pour les libertés démocratiques, pour le pain ou pour la paix.

C'est donc par nécessité pratique que nous devons étudier la philosophie, que nous devons nous intéresser à la conception générale du monde.

Voyons maintenant de plus près quelle est cette philosophie qui nous permettra de comprendre le monde, par conséquent de lutter pour sa transformation.

III. Quelle philosophie étudier ?

a) Une philosophie scientifique : le matérialisme dialectique.

Si nous voulons transformer la réalité (nature et société), il faut la connaître. C'est par les diverses sciences que l'homme connaît le monde. Donc seule une conception scientifique du monde peut convenir aux travailleurs dans leur lutte pour une vie meilleure. Cette conception scientifique, c'est la philosophie marxiste, c'est le matérialisme dialectique.

Une question vient alors à l'esprit : « quelle différence faites-vous entre « science » et « philosophie » ? N'identifiez-vous pas la seconde à la première ? » La philosophie marxiste est en effet inséparable des sciences, mais elle s'en distingue. Chacune des sciences (physique, biologie, psychologie, etc..) se propose l'étude des lois propres à un secteur bien déterminé de la réalité. Quant au matérialisme dialectique, il a un double objet :

— en tant que dialectique, il étudie les lois les plus générales de l'univers, lois communes à tous les aspects du réel, depuis la nature physique jusqu'à la pensée, en passant par la nature vivante et la société. Les prochaines leçons aborderont l'étude de ces lois. Mais Marx et Engels, fondateurs du matérialisme dialectique, n'ont pas tiré la dialectique de leur fantaisie. C'est le progrès des sciences qui leur a permis de découvrir et de formuler les lois les plus générales, communes à toutes les sciences et que la philosophie expose. [Sur la formation de la théorie marxiste, voir les 1re et 14ème leçons.]

— en tant que matérialisme, la philosophie marxiste est une conception scientifique du monde, la seule scientifique, c'est-à-dire la seule conforme à ce que nous enseignent les sciences. Or qu'enseignent les sciences ? Que l'univers est une réalité matérielle, que l'homme n'est pas étranger à cette réalité et qu'il peut la connaître, et par là la transformer (comme le montrent les résultats pratiques obtenus par les diverses sciences). Nous aborderons l'étude du matérialisme philosophique dans les leçons 8 à 11. Le matérialisme marxiste ne s'identifie pas aux sciences, car son objet n'est pas tel aspect limité du réel (c'est là l'objet des sciences), mais la conception du monde dans son ensemble, conception que toutes les sciences admettent implicitement, même si les savants ne sont pas marxistes.

La conception matérialiste du monde, dit Engels, signifie simplement la conception de la nature telle qu'elle est, sans addition étrangère. (F, Engels ; L. Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, cité par Staline : Matérialisme dialectique et matérialisme historique, p. 10. Editions Sociales, Parie, 1950.)

Chacune des sciences étudie un aspect de « la nature telle qu'elle est ». Quant à la philosophie marxiste, elle est la « conception générale de la nature telle qu'elle est ». Elle est donc, bien que ne s'identifiant pas aux sciences, une philosophie scientifique.

Le matérialisme dialectique ne s'identifie pas aux sciences, avons-nous dit. Mais nous venons de voir aussi que les sciences sont nécessairement dialectiques (puisqu'elles ne peuvent se constituer si elles méconnaissent les lois les plus générales de l'univers) et matérialistes (puisqu'elles ont pour objet l'univers matériel). Donc le matérialisme dialectique est inséparable des sciences. Il ne peut progresser qu'en s'appuyant sur elles ; il en fait la synthèse. Mais en retour, il aide puissamment les sciences, comme nous le verrons. Il se donne d'autre part pour tâche de critiquer les conceptions non scientifiques du monde, les philosophies antidialectiques et antimatérialistes.

Le matérialisme historique étend les principes du matérialisme dialectique à la société (nous l'étudierons dans les leçons 15 à 21).

Matérialisme dialectique et matérialisme historique constituent le fondement théorique du socialisme scientifique, et par conséquent du communisme.

Résumant tous ces caractères, Staline écrit :

Le marxisme est la science des lois du développement de la nature et de la société, la science de la révolution des masses opprimées et exploitées, la science de la victoire du socialisme dans tous les pays, la science de l'édification de la société communiste. (Staline : « A propos du marxisme en linguistique », dans Derniers écrits, p. 59. Editions Sociales, Paris, 1953.)

b) Une philosophie révolutionnaire : la philosophie du prolétariat.

C'est justement parce que la philosophie marxiste est scientifique et, comme telle, tenue de faire ses preuves dans les faits, — la pratique vérifiant la théorie —, qu'elle est en même temps la philosophie du prolétariat, la théorie du parti du prolétariat, classe révolutionnaire, dont le rôle historique est de vaincre la bourgeoisie, de supprimer le capitalisme, d'édifier le socialisme.

Nous reviendrons, dans la 14e leçon, sur l'importance du lien qui unit le prolétariat au marxisme. Mais il convient de le mettre en évidence dès maintenant.

Si, en effet, le prolétariat a adhéré à la philosophie marxiste, s'il se l'est assimilée et s'il l'a enrichie, c'est parce que la lutte pour transformer la société - société dont il est victime - lui fixait la tâche de comprendre cette société, de l'étudier scientifiquement. La bourgeoisie, défendant ses intérêts de classe privilégiée, cherche à faire oublier que sa domination repose sur l'exploitation de la force de travail. Elle nie donc la réalité même de l'exploitation capitaliste parce que reconnaître la réalité serait contraire à ses intérêts de classe exploiteuse. Par intérêt de classe, la bourgeoisie, de plus en plus, tourne le dos à la vérité.

Tout autre est la position du prolétariat. Son intérêt de classe exploitée qui veut secouer le joug, c'est de voir le monde en face. La classe exploiteuse a besoin du mensonge pour perpétuer l'exploitation ; la classe révolutionnaire a besoin de la vérité pour en finir avec l'exploitation. Elle a besoin d'une conception juste du monde pour mener à bien sa tâche révolutionnaire.

Voir le monde en face, c'est le matérialisme.

Voir le monde dans son développement réel, c'est le matérialisme dialectique (la dialectique étudiant les lois qui expliquent le développement de la société).

Nous pouvons donc dire que, philosophie scientifique, le matérialisme dialectique est par là même devenu la philosophie de la classe révolutionnaire, de la classe dont l'intérêt est de comprendre la société pour se libérer de l'exploitation. Le marxisme est la philosophie scientifique du prolétariat. A. Jdanov a pu dire :

L'apparition du marxisme comme philosophie scientifique du prolétariat met fin à la période ancienne de l'histoire de la philosophie, quand la philosophie était une occupation de solitaires, l'apanage d'écoles composées d'un petit nombre de philosophes et de disciples, sans communication avec l'extérieur, détachés de la vie et du peuple, étrangers au peuple.

Le marxisme n'est pas une école philosophique de cette sorte. Au contraire, il apparaît comme un dépassement de l'ancienne philosophie, lorsque celle-ci était l'apanage de quelques élus, d'une aristocratie de l'esprit, et comme le commencement d'une période entièrement nouvelle où la philosophie devient une arme scientifique entre les mains des masses prolétariennes en lutte pour leur émancipation. (Jdanov : Sur la littérature, la philosophie et la musique, p. 44, 45. Editions de la Nouvelle Critique, Paris, 1950. (Expressions soulignées par nous. G. B.-M. C.))

C'est cette philosophie que nous étudierons parce que, philosophie scientifique, elle apporte aux travailleurs la lumière qui éclaire leur lutte. Aux travailleurs, et pas seulement aux prolétaires, puisque les travailleurs manuels et intellectuels sont les alliés du prolétariat révolutionnaire, et qu'ils ont les mêmes intérêts, contre la bourgeoisie capitaliste. L'étude du marxisme, philosophie scientifique du prolétariat, est donc l'affaire de tous ceux qui, prolétaires ou non, veulent dissiper les mensonges propices au règne de la bourgeoisie. Comme toute science, la théorie marxiste est accessible à tout homme, quelle que soit sa classe : un bourgeois peut donc être marxiste, s'il se met aux côtés du prolétariat, s'il se place au point de vue du prolétariat.

Mais le lien indissoluble qui rattache le marxisme au prolétariat nous permet de comprendre que la philosophie marxiste, philosophie du prolétariat, est nécessairement une philosophie de parti. Le prolétariat ne peut en effet vaincre la bourgeoisie sans un parti révolutionnaire, qui possède la science des sociétés. Cette idée se trouve exprimée déjà pat Marx et Engels dans le Manifeste du Parti communiste et Lénine a dit :

Marx et Engels furent en philosophie, du commencement à la fin, des hommes de parti. (Lénine : Matérialisme et empiriocriticisme, p. 312. Editions Sociales, Paris, 1948.)

Il en fut ainsi de leurs meilleurs disciples, notamment Lénine et Staline.

IV. Conclusion : Unité de la théorie et de la pratique

Pour les travailleurs, et en particulier les prolétaires, l'étude de la philosophie marxiste n'est pas un luxe : c'est un devoir de classe. Ne pas remplir ce devoir, c'est laisser le champ libre aux conceptions antiscientifiques et réactionnaires qui servent l'oppression bourgeoise et c'est priver le mouvement ouvrier de la boussole qui montre la route.

La bourgeoisie redoute la philosophie du prolétariat et lui fait la guerre par tous les moyens. Pendant des décades, elle a maintenu l'éteignoir sur la théorie marxiste, l'écartant des universités. Puis comme le matérialisme dialectique agrandissait son influence (en même temps que s'est accrue l'autorité de la classe ouvrière), il a fallu ruser : les idéologues bourgeois ont alors changé d'air. Ils ont dit : « C'est entendu, le marxisme, c'était bon autrefois. Mais aujourd'hui le marxisme est dépassé ». D'où les innombrables tentatives de « dépassement » du marxisme. Or il est significatif que toutes ces tentatives passent par un opération préliminaire : la liquidation ou la falsification des fondements philosophiques du marxisme, la liquidation ou la falsification du matérialisme dialectique.

La bourgeoisie a trouvé pour ce travail l'aide empressée des chefs de la social-démocratie internationale. Particulièrement, dans notre pays, l'aide de Léon Blum. Dans A l'Echelle humaine (1946), il nie la nécessité pour le socialisme d'une philosophie matérialiste, au mépris des enseignements constants de Marx. Et les chefs de l'Internationale socialiste se placent ouvertement sous l'aile de la religion :

Le marxisme, le matérialisme dialectique et historique, n'est nullement nécessaire au socialisme, l'inspiration religieuse est tout aussi valable. (Statuts de la nouvelle « Internationale socialiste ». (C.O.M.I.S.C.O. transformé.))

Nous verrons que de telles opérations ont pour conséquence de lancer l'interdit sur la lutte de classe, c'est-à-dire sur la révolution.

Mais les silences et les falsifications ne peuvent rien changer à la vérité du matérialisme dialectique et du matérialisme historique. Les faits sont les faits. Et, par exemple, on voit à l'heure actuelle s'exaspérer les contradictions entre les divers Etats capitalistes pourtant rassemblés dans une même coalition contre le pays du socialisme. Les capitalistes constatent eux-mêmes cette situation. Or elle avait été prévue et décrite par Staline dans son dernier ouvrage : Les Problèmes économiques du socialisme en U.R.S.S., qui développe et enrichit la théorie marxiste.

Les faits sont là. Et la victoire du socialisme, puis la construction du communisme en U.R.S.S., l'essor des démocraties populaires, les progrès des partis ouvriers marxistes-léninistes, sont autant de preuves de la souveraine puissance de la théorie marxiste. Quant aux philosophies bourgeoises, elles ne peuvent qu'enregistrer (et essayer de justifier sans l'expliquer) l'accentuation de la crise générale du capitalisme.

Cependant il est un point que ne doivent jamais oublier ceux qui entreprennent l'étude de la philosophie marxiste. Philosophie scientifique du prolétariat révolutionnaire, le marxisme ne sépare jamais la théorie (c'est-à-dire la connaissance) de la pratique (c'est-à-dire de l'action). Marx, Engels et leurs disciples ont été à la fois des penseurs et des hommes d'action. C'est d'ailleurs cette liaison organique entre la théorie et la pratique qui a permis au marxisme de s'enrichir : chaque étape du mouvement révolutionnaire a préparé un nouvel essor de la théorie. On ne peut s'assimiler les principes du marxisme si on ne participe pas à l'action révolutionnaire, qui en fait apparaître la fécondité.

La théorie marxiste-léniniste n'est pas un dogme, mais un guide pour l'action. (Histoire du Parti communiste (bolchevik) de l’U.R.S.S., conclusion § 2, p. 394. Editions en langues étrangères, Moscou, 1949.)

 

PREMIÈRE PARTIE - ÉTUDE DE LA MÉTHODE DIALECTIQUE MARXISTE

 

Première leçon. La méthode dialectique

 

I. Qu'est-ce qu'une méthode ?

II. La méthode métaphysique

a)  Ses caractères

b)  Sa signification historique

III.  La méthode dialectique

a)  Ses caractères

b)  Sa formation historique

IV.  Logique formelle et méthode dialectique

Le matérialisme dialectique est ainsi nommé parce que sa façon de considérer les phénomènes de la nature, sa méthode d'investigation et de connaissance, est dialectique, et son interprétation, sa conception des phénomènes de la nature, sa théorie est matérialiste. (Staline : Matérialisme dialectique et matérialisme historique, p. 3. Editions Sociales, 1950.)

I. Qu'est-ce qu'une méthode ?

On entend par « méthode » la voie par laquelle on atteint un but. Les plus grands philosophes, comme Descartes, Spinoza, Hegel ont étudié avec attention les questions de méthode parce qu'ils étaient soucieux de découvrir le moyen le plus rationnel d'atteindre à la vérité. Les marxistes veulent voir la réalité en face, par delà les apparences immédiates et par delà les mystifications : la méthode a donc pour eux aussi une très grande importance. Seule une méthode scientifique leur permettra d'élaborer cette conception scientifique du monde qui est nécessaire à l'action transformatrice, révolutionnaire.

La dialectique, voilà précisément cette méthode, et elle est la seule qui soit rigoureusement appropriée à une conception matérialiste du monde.

Nous consacrerons les six leçons suivantes de ce traité à la méthode dialectique. Mais il convient de nous y préparer par un premier aperçu. Aperçu qui sera facilité par une comparaison entre la méthode dialectique (qui est scientifique) et la méthode métaphysique (qui est antiscientifique).

II. La méthode métaphysique

a) Ses caractères.

Nous avons acheté une paire de chaussures jaunes. Au bout d'un certain temps, après de multiples réparations, remise à neuf des semelles et talons, collages de pièces, etc., nous disons encore : « Je vais mettre mes chaussures jaunes », sans nous rendre compte que ce ne sont plus les mêmes. Mais nous négligeons le changement survenu à nos chaussures, nous les considérons comme inchangées, comme identiques.

Cet exemple va nous aider à comprendre ce qu'est une méthode métaphysique. Une telle méthode, selon l'expression d'Engels, considère les choses « comme faites une fois pour toutes », comme immuables. [Engels ; Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, p. 35. Editions Sociales, Paris, 1946 ; dans Marx-Engels ; Etudes philosophiques, p. 46. Editions Sociales, 1951.] Le mouvement, et par conséquent aussi les causes du changement, lui échappent.

Une étude historique de la métaphysique laisserait loin derrière elle la modeste paire de chaussures qui n'y suffirait pas. Indiquons simplement que le mot « métaphysique » vient du grec meta, que l'on peut interpréter comme signifiant au-delà, et de physique, science de la nature. L'objet de la métaphysique (notamment chez Aristote), c'est l'étude de l'être qui se trouve au-delà de la nature. Tandis que la nature est mouvement, l'être au-delà de la nature (être surnaturel) est immuable, éternel. Certains l'appellent Dieu, d'autres l'Absolu, etc. Les matérialistes, qui s'appuient exclusivement sur la science, considèrent que cet être est imaginaire (voir leçon 9). Mais comme les anciens Grecs ne parvenaient pas à s'expliquer le mouvement, il parut nécessaire à certains de leurs philosophes de poser, par delà la nature en mouvement, un principe éternel.

Si donc nous parlons de méthode métaphysique, nous entendons une méthode qui ignore ou méconnaît la réalité du mouvement et du changement. Ne pas voir que mes chaussures ne sont plus les mêmes, c'est là une attitude métaphysique. La métaphysique ignore le mouvement au profit du repos, le changement au profit de l'identique. « Il n'y a rien de nouveau sous le soleil » dit-elle. C'est ainsi raisonner en métaphysicien que de croire que le capitalisme est éternel, que les maux et les vices (corruption, égoïsme, cruauté, etc.) engendrés ou entretenus chez les hommes par le capitalisme existeront toujours. Le métaphysicien se représente un homme éternel, donc immuable.

Pourquoi ? Parce qu'il sépare l'homme de son milieu, la société. Il dit : « D'un côté, l'homme, de l'autre, la société. Vous détruisez la société capitaliste, vous aurez une société socialiste. Et après ? L'homme restera l'homme ». Nous saisissons ici un deuxième trait de la métaphysique : elle sépare arbitrairement ce qui dans la réalité est inséparable. L'homme est en effet un produit de l'histoire des sociétés : ce qu'il est, il ne l'est pas en dehors de la société, mais par elle. La méthode métaphysique isole ce qui dans la réalité est uni. Elle classe une fois pour toutes les choses. Elle dit par exemple : ici la politique, là le syndicat. Certes politique et syndicat font deux. Mais l'expérience de la vie nous montre que politique et syndicat n'en sont pas moins inséparables. Ce qui se passe au syndicat réagit sur la politique ; et inversement l'activité politique (Etat, partis, élections, etc.) a un contrecoup sur le syndicat.

Le cloisonnement conduit le métaphysicien en toutes circonstances à raisonner ainsi : « Une chose est ou bien ceci ou bien cela. Elle ne peut être à la fois ceci et cela ». Exemple : la démocratie n'est pas la dictature ; la dictature n'est pas la démocratie. Donc un Etat est ou bien démocratie ou bien dictature. Mais qu'enseigne la vie ? La vie enseigne qu'un même Etat peut être à la fois dictature et démocratie. L'Etat bourgeois (par exemple aux Etats-Unis) est démocratie pour une minorité de grands financiers qui possèdent tous les droits, tout le pouvoir ; il est dictature sur la majorité, sur les petites gens qui n'ont que des droits illusoires. L'Etat populaire (par exemple, en Chine) est dictature vis-à-vis des ennemis du peuple, de la minorité exploiteuse chassée du pouvoir par la violence révolutionnaire ; il est démocratie pour l'immense majorité, pour les travailleurs libérés de l'oppression.

En somme, le métaphysicien, parce qu'il définit les choses une fois pour toutes (elles resteront ce qu'elles sont !) et parce qu'il les isole jalousement, est conduit à les opposer comme absolument inconciliables. Il pense que deux contraires ne peuvent exister en même temps. Un être, dit-il, est ou bien vivant ou bien mort. Il lui paraît inconcevable qu'un être puisse être à la fois vivant et mort : pourtant dans le corps humain, par exemple, à chaque instant des cellules nouvelles remplacent les cellules qui meurent : la vie du corps c'est précisément cette lutte incessante entre forces contraires.

Refus du changement, séparation de ce qui est inséparable, exclusion systématique des contraires, tels sont les traits de la méthode métaphysique. Nous aurons l'occasion de les étudier de plus près dans les leçons suivantes, en les opposant aux traits qui caractérisent la méthode dialectique. Mais dès maintenant, nous pouvons pressentir les dangers d'une méthode métaphysique pour la recherche de la vérité et l'action sur le monde. La métaphysique laisse inévitablement échapper l'essence de la réalité qui est changement incessant, transformation. Elle ne veut voir chaque fois qu'un aspect de cette réalité infiniment riche et ramener le tout à l'une de ses parties, la forêt tout entière à l'un de ses arbres. Elle ne se moule pas sur la réalité, comme le fait la dialectique, mais elle veut contraindre la réalité vivante à se fixer dans ses cadres morts. Tâche vouée à l'échec.

Une vieille légende grecque raconte les méfaits d'un brigand, Procuste, qui couchait ses victimes sur un lit de faible dimension. Si la victime était trop grande pour tenir dans le lit, il lui coupait les jambes à la dimension voulue; si la victime était trop petite pour le lit, il l'écartelait... C'est ainsi que la métaphysique tyrannise les faits. Mais les faits sont têtus.

b) Sa signification historique.

Avant de savoir dessiner les objets en mouvement, il faut apprendre à les dessiner immobiles. C'est un peu l'histoire de l'humanité. Au temps où elle n'était pas encore en mesure d'élaborer une méthode dialectique, la méthode métaphysique lui a rendu de grands services.

L'ancienne méthode de recherche et de pensée, que Hegel appelle la méthode « métaphysique » qui s'occupait de préférence de l'étude des choses considérées en tant qu'objets fixes donnés et dont les survivances continuent à hanter les esprits, avait, en son temps, sa grande justification historique. Il fallait d'abord étudier les choses avant de pouvoir étudier les processus [c'est-à-dire les mouvements et les transformations]. Il fallait d'abord savoir ce qu'était telle ou telle chose avant de pouvoir observer les modifications opérées en elle. Et il en fut ainsi dans les sciences naturelles. L'ancienne métaphysique, qui considérait les choses comme faites une fois pour toutes était le produit de la science de la nature qui étudiait les choses mortes et vivantes en tant que choses faites une fois pour toutes. (Engels : Ludwig Feuerbach, p. 35 ; Etudes philosophiques, p. 46.)

A ses débuts la science de la nature ne pouvait procéder autrement. Il fallait d'abord reconnaître les espèces vivantes, les distinguer soigneusement les unes des autres, les classer : un végétal n'est pas un animal, un animal n'est pas un végétal, etc.. En physique de même : il fallait d'abord bien séparer la chaleur, la lumière, la masse, etc., sous peine de confusion, et se consacrer pour commencer à l'étude des phénomènes les plus simples. C'est ainsi que très longtemps, la science ne put analyser le mouvement. Elle donna donc l'importance essentielle au repos. Puis quand vint l'étude scientifique du mouvement (avec Galilée et Descartes), on s'en tint d'abord à la forme la plus simple du mouvement, la plus accessible (le changement de lieu).

Mais les progrès des sciences devaient les conduire à briser les cadres métaphysiques.

Lorsque [l'étude de la nature] fut avancée au point que le progrès décisif fut possible, à savoir le passage à l'étude systématique des modifications subies par ces choses au sein de la nature même, à ce moment sonna aussi dans le domaine philosophique le glas de la vieille métaphysique. (Engels : Ludwig Feuerbach, p. 35 ; et Etudes philosophiques, p. 46.)

III. La méthode dialectique

a) Ses caractères.

La dialectique... considère les choses et les concepts dans leur enchaînement, leur relation mutuelle, leur action réciproque et la modification qui en résulte, leur naissance, leur développement et leur déclin. (Engels : Anti-Dühring, p. 392. Editions Sociales, 1950.)

C'est ainsi que la dialectique s'oppose en tous points à la métaphysique. Non que la dialectique n'admette ni repos ni séparation entre les divers aspects du réel. Mais elle voit dans le repos un aspect relatif de la réalité, tandis que le mouvement est absolu; elle considère également que toute séparation est relative, car dans la réalité tout se tient d'une façon ou d'une autre, tout est en interaction. Nous étudierons les lois de la dialectique dans les six leçons suivantes.

Attentive au mouvement sous toutes ses formes (pas simplement le changement de lieu, mais encore les changements d'états, ainsi: l'eau liquide se changeant en vapeur d'eau), la dialectique explique le mouvement par la lutte des contraires. C'est la loi la plus importante de la dialectique; nous lui consacrerons les leçons 5, 6 et 7. Le métaphysicien isole les contraires, les considère systématiquement comme incompatibles. Le dialecticien découvre qu'ils ne peuvent exister l'un sans l'autre et que tout mouvement, tout changement, toute transformation s'explique par leur lutte. Nous indiquions dans le point II de cette leçon que la vie du corps est le produit d'une lutte incessante entre forces de vie et forces de mort, victoire que la vie remporte sans cesse sur la mort, mais victoire que la mort dispute sans cesse à la vie.

... Tout être organique est, à chaque instant, le même et non le même; à chaque instant, il assimile des matières étrangères et en élimine d'autres, à chaque instant des cellules de son corps dépérissent et d'autres se forment ; au bout d'un temps plus ou moins long, la substance de ce corps s'est totalement renouvelée, elle a été remplacée par d'autres atomes de matière, de sorte que tout être organisé est constamment le même et cependant un autre. A considérer les choses d'un peu près, nous trouvons encore que les deux pôles d'une contradiction, comme positif et négatif, sont tout aussi inséparables qu'opposés et qu'en dépit de toute leur valeur d'antithèse, ils se pénètrent mutuellement; pareillement, que cause et effet sont des représentations qui ne valent comme telles qu'appliquées à un cas particulier, mais que, dès que nous considérons ce cas particulier dans sa connexion générale avec l'ensemble du monde, elles se fondent, elles se résolvent dans la vue de l'universelle action réciproque, où causes et effets permutent continuellement, où ce qui était effet maintenant ou ici, devient cause ailleurs ou ensuite, et vice-versa. (Engels : Anti-Dühring, p. 54. Deux exemples très simples de cette interaction, où la cause devient effet et l'effet cause : l'eau des mers et des fleuves engendre, par évaporation, les nuages; qui à leur tour se condensent en pluie qui revient au sol. Le sang mis en mouvement par le cœur a besoin des poumons qui lui donnent l'oxygène; les poumons ne peuvent fonctionner sans la circulation sanguine.)

Ainsi en est-il également de la société : nous verrons que la lutte des contraires s'y retrouve sous forme de lutte des classes. C'est encore la lutte des contraires qui est le moteur de la pensée (voir notamment la 6e leçon, point III).

b) Sa formation historique.

C'est aux philosophes grecs que revient le mérite d'avoir ébauché la dialectique. Ils concevaient la nature comme un tout. Héraclite enseignait que ce tout se transforme : nous n'entrons jamais dans le même fleuve, disait-il. La lutte des contraires tient une grande place chez eux, notamment chez Platon, qui met l'accent sur la fécondité de cette lutte ; les contraires s'engendrent l'un l'autre. [Un très bel exemple de dialectique platonicienne est fourni par l'un de ses plus célèbres dialogues, d'accès relativement facile : Le Phédon.] Le mot dialectique vient directement du grec : dialegein, discuter. Il exprime la lutte des idées contraires.

Chez les plus puissants penseurs de la période moderne, en particulier Descartes et Spinoza, on trouve de remarquables exemples de raisonnement dialectique.

Mais c'est le grand philosophe allemand Hegel (1770-1831), dont l'œuvre se déploie dans la période qui suit immédiatement la Révolution française, qui devait formuler pour la première fois, de façon géniale, la méthode dialectique. Admirateur de la révolution bourgeoise qui, triomphant en France, a jeté bas la société féodale qui se croyait éternelle, Hegel opère une révolution analogue sur le plan des idées : il détrône la métaphysique et ses vérités éternelles. La vérité n'est pas une collection de principes tout faits. C'est un processus historique, le passage des degrés inférieurs aux degrés supérieurs de la connaissance. Son mouvement, c'est celui de la science elle-même qui ne progresse qu'à condition de critiquer sans cesse ses propres résultats, de les dépasser. Et ainsi nous voyons que pour Hegel le moteur de toute transformation, c'est la lutte des contraires.

Cependant Hegel était idéaliste. C'est-à-dire que pour lui la nature et l'histoire humaine n'étaient qu'une manifestation, une révélation de l'Idée incréée. La dialectique hégélienne restait donc purement spirituelle.

Marx (qui fut d'abord disciple de Hegel) sut reconnaître dans la dialectique la seule méthode scientifique. Mais il sut aussi, en matérialiste, la remettre à l'endroit : répudiant la conception idéaliste du monde, selon laquelle l'univers matériel est un produit de l'Idée, il comprit que les lois de la dialectique sont celles du monde matériel, et que, si la pensée est dialectique, c'est parce que les hommes ne sont pas des étrangers dans ce monde, mais qu'ils en font partie.

Chez Hegel, écrit Engels, l'ami et le collaborateur de Marx, le développement dialectique qui se manifeste dans la nature et dans l'histoire, c'est-à-dire l'enchaînement causal du progrès s'imposant de l'inférieur au supérieur à travers tous les mouvements en zig-zag et tous les reculs momentanés, n'est... que le reflet de l'automouvement personnel de l'idée se poursuivant de toute éternité, on ne sait où, mais en tout cas, indépendamment de tout cerveau pensant humain. C'était cette interversion idéologique qu'il s'agissait d'écarter. Nous considérâmes... les idées de notre cerveau du point de vue matérialiste, comme étant les reflets des objets, au lieu de considérer les objets réels comme les reflets de tel ou tel degré de l'idée absolue. Par là, la dialectique fut réduite à la science des lois générales du mouvement, tant du monde extérieur que de la pensée humaine — à deux séries de lois identiques au fond, mais différentes dans leur expression en ce sens que le cerveau humain peut les appliquer consciemment, tandis que, dans la nature, et, jusqu'à présent, en majeure partie également dans l'histoire humaine, elles ne se fraient leur chemin que d'une façon inconsciente, sous la forme de la nécessité extérieure, au sein d'une série infinie de hasards apparents. Mais par là, la dialectique de l'idée même ne devint que le simple reflet conscient du mouvement dialectique du monde réel, et, ce faisant, la dialectique de Hegel fut mise la tête en haut, ou, plus exactement, de la tête sur laquelle elle se tenait, on la remit de nouveau sur ses pieds. (Engels : Ludwig Feuerbach, p. 33-34 ; Etudes philosophiques, p. 44.)

Marx, en somme, rejeta l'écorce idéaliste du système hégélien pour en garder le « noyau rationnel », c'est-à-dire la dialectique. Il le dit lui-même très clairement dans la deuxième préface du Capital (janvier 1873) :

Ma méthode dialectique non seulement diffère par la base de la méthode hégélienne, mais elle en est l'exact opposé. Pour Hegel, le mouvement de la pensée qu'il personnifie sous le nom de l'idée est le démiurge de la réalité, laquelle n'est que la forme phénoménale de l'idée. Pour moi, au contraire, le mouvement de la pensée n'est que la réflexion du mouvement réel, transporté et transposé dans le cerveau de l'homme. (Marx ; Le Capital, Livre 1er, t. I, p. 29. Editions Sociales. Paris, 1948. Le mot démiurge a ici le sens de « créateur »; la forme phénoménale de l'idée signifie « l'apparence extérieure revêtue par l'idée » (l'idée est, pour Hegel, l'essence des choses).)

Comment Marx et Engels ont-ils été conduits à ce renversement décisif ? La réponse est dans leurs écrits. C'est l'essor des sciences de la nature à la fin du XVIIIe siècle et dans les premières décades du XIXe siècle qui les conduisit à penser que la dialectique a un fondement objectif.

Trois grandes découvertes eurent, à cet égard, un rôle déterminant :

1.  La découverte de la cellule vivante à partir de laquelle se développent les organismes les plus complexes.

2.  La découverte de la transformation de l'énergie : chaleur, électricité, magnétisme, énergie chimique, etc., sont des formes qualitativement différentes d'une même réalité matérielle.

3. Le transformisme, dû à Darwin. S'appuyant sur les données de la paléontologie et de l'élevage, le transformisme montrait que tous les êtres vivants (y compris l'homme) sont les produits d'une évolution naturelle (Darwin : L'Origine des espèces, 1859).

Ces découvertes, comme d'ailleurs l'ensemble des sciences du temps (par exemple : l'hypothèse de Kant et Laplace qui expliquait le système solaire à partir d'une nébuleuse ; ou encore : la naissance de la géologie qui reconstitue l'histoire du globe terrestre), mettaient en lumière le caractère dialectique de la nature, comme unité d'un immense tout en devenir qui se développe selon des lois nécessaires, engendrant sans cesse des aspects nouveaux ; l'espèce humaine et les sociétés humaines sont un moment de cet universel devenir.

La conclusion de Marx et Engels fut que, pour comprendre cette réalité profondément dialectique, il fallait renoncer à la méthode métaphysique, qui brise l'unité du monde et fige son mouvement ; il fallait une méthode dialectique, cette méthode que Hegel avait remise en honneur, mais sans en déceler les fondements objectifs.

La méthode dialectique n'a donc pas été apportée par Marx et Engels du dehors, arbitrairement. Ils l'ont tirée des sciences mêmes, en tant que celles-ci ont pour objet la nature objective, qui est dialectique. [Les matérialistes français du XVIIIe siècle (Diderot, d'Holbach, Helvétius), en qui Marx reconnaît ses ancêtres directs, puisqu'il fait sienne leur conception matérialiste du monde, n'avaient pas su découvrir la méthode dialectique. Pourquoi ? Parce que la science du XVIIIe siècle ne le leur permettait pas. Les sciences de la matière vivante étaient alors dans l'enfance i on vient de voir le rôle capital qu'elles devaient jouer dans la formation du matérialisme dialectique, en apportant l'idée d'évolution, idée dialectique par excellence (une espèce se changeant en une autre). La science dominante au XVIIIe siècle c'était la mécanique rationnelle (Newton) qui ne connaissait que la forme la plus simple de mouvement, le changement de lieu, le déplacement; l'univers est alors comparable à une horloge qui se répète sans cesse. Voilà pourquoi le matérialisme du XVIIIe siècle est dit mécaniste. En cela il est métaphysique, puisqu'il ne comprend pas le changement ; il ignore en particulier la lutte des contraires. Nous reviendrons sur le matérialisme mécaniste (métaphysique), notamment dans la leçon 9.]

C'est pourquoi Marx et Engels ont, toute leur vie, suivi de très près le progrès des sciences; la méthode dialectique s'est ainsi précisée à mesure que s'approfondissait la connaissance de l'univers. D'accord avec Marx (qui de son côté, poussant à fond l'économie politique, rédigeait Le Capital), Engels consacra de longues années à l'étude minutieuse de la philosophie et des sciences de la nature. Il écrivit ainsi, en 1877-78, l’Anti-Dühring. [F. Engels : Anti-Dühring (M.E. Dühring bouleverse la science). Editions Sociales.] Il avait commencé la rédaction d'un vaste ouvrage de synthèse, Dialectique de la nature [F. Engels : Dialectique de la nature. Editions Sociales, Paris, 1952. L'étude de cet ouvrage sera facilitée par la lecture de la conférence de Georges Cogniot : La Dialectique de la nature, une œuvre géniale de Friedrich Engels. Editions Sociales, Paris, 1953.], dont il laissa plusieurs chapitres, ouvrage qui fait le point sur les sciences du temps, remarquablement éclairées par la méthode dialectique.

Cette fécondité de la méthode dialectique devait gagner au marxisme, par un mouvement qui va s'amplifiant, de très nombreux savants de toutes disciplines. En France, le type classique en est le très grand physicien Paul Langevin, qui fut aussi un grand citoyen, un admirable patriote.

Cette fécondité de la méthode dialectique devait faire ses preuves avec Marx et Engels eux-mêmes. Combattants révolutionnaires non moins qu'hommes de pensée, ils résolurent, parce que dialecticiens, le problème que leurs plus géniaux devanciers n'avaient su poser correctement : appliquant la dialectique matérialiste à l'histoire humaine, ils ont en effet fondé la science des sociétés (qui a pour théorie générale le matérialisme historique). Nous verrons comment se fit cette découverte fondamentale (14e leçon). Par là ils donnaient une base scientifique au socialisme.

On comprend alors que la bourgeoisie ait, par intérêt de classe, déclaré la guerre à la dialectique. La dialectique

...est un scandale et une abomination pour les classes dirigeantes et leurs idéologues doctrinaires, parce que dans la conception positive des choses existantes, elle inclut du même coup l'intelligence de leur négation fatale, de leur destruction nécessaire, parce que saisissant le mouvement même, dont toute forme faite n'est qu'une configuration transitoire, rien ne saurait lui en imposer; parce qu'elle est essentiellement critique et révolutionnaire. (Marx : Le Capital, Livre 1er, t. I, p. 29. Editions Sociales, Paris)

C'est pourquoi la bourgeoisie cherche refuge dans la métaphysique; nous aurons l'occasion de le montrer.

IV. Logique formelle et méthode dialectique

Il est utile de faire suivre cette première leçon de quelques remarques sur la logique.

Nous avons vu (point II, 6) que les sciences à leur début ne pouvaient employer qu'une méthode métaphysique.

Généralisant cette méthode, les philosophes grecs (notamment Aristote) avaient énoncé un certain nombre de règles universelles, que la pensée devait suivre en toutes circonstances pour se garder de l'erreur. L'ensemble de ces règles prit le nom de logique. La logique a pour objet l'étude des principes et règles que doit suivre la pensée à la recherche de la vérité. Principes et règles qui ne relèvent pas de la fantaisie, mais se sont dégagés du contact répété de l'homme avec la nature : c'est la nature qui a rendu l'homme « logique », qui lui a enseigné qu'on ne peut pas faire n'importe quoi !

Voici les trois principales règles de la logique traditionnelle, dite logique formelle :

1.  Le principe d'identité : une chose est identique à elle-même. Un végétal est un végétal ; un animal est un animal. La vie est la vie ; la mort est la mort. Les logiciens, mettant ce principe en formule, disent : a est a.

2.  Le principe de non-contradiction : une chose ne peut pas être en même temps elle-même et son contraire. Un végétal n'est pas un animal; un animal n'est pas un végétal. La vie n'est pas la mort ; la mort n'est pas la vie. Les logiciens disent : a n'est pas non-a.

3.  Le principe du tiers exclu (ou exclusion du troisième cas). Entre deux possibilités contradictoires, il n'y a pas place pour une troisième. Un être est animal ou végétal : pas de troisième possibilité. Il faut choisir entre vie et mort ; pas de troisième cas. Si a et non-a sont contradictoires un même objet est ou bien a ou bien non-a.

Cette logique est-elle valable ? Oui, car elle reflète l'expérience accumulée pendant des siècles. Mais elle est insuffisante dès qu'on veut approfondir la recherche. Il apparaît alors, en effet, pour reprendre les exemples cités plus haut, qu'il existe des êtres vivants qu'on ne peut classer rigoureusement dans la catégorie des animaux ou dans la catégorie des végétaux car ils sont l'un et l'autre. De même il n'y a ni vie absolue ni mort absolue : tout être vivant se renouvelle dans une lutte de chaque instant contre la mort; toute mort porte en elle les éléments d'une vie nouvelle (la mort n'est pas abolition de la vie, mais décomposition d'un organisme). Valable dans certaines limites, la logique classique est donc impuissante à pénétrer au plus profond de la réalité. Vouloir lui faire donner plus qu'elle ne peut donner, c'est précisément tomber dans la métaphysique. La logique traditionnelle n'est pas fausse en soi; mais si on prétend l'appliquer hors de ses limites, elle engendre l'erreur.

Il est vrai qu'un animal n'est pas un végétal ; il est vrai et il reste vrai qu'il faut, conformément au principe de non-contradiction, se garder des confusions. La dialectique n'est pas la confusion. Mais la dialectique dit qu'il est vrai aussi qu'animal et végétal sont deux aspects inséparables de la réalité, au point que certains êtres sont l'un et l'autre (unité des contraires).

La logique formelle, constituée à l'aube des sciences, suffit pour l'usage courant : elle permet de classer, de distinguer. Mais quand nous voulons pousser l'analyse, elle ne peut plus suffire. Pourquoi ? Parce que le réel est mouvement, et que la logique de l'identité (a est a) ne permet pas aux idées de refléter le réel dans son mouvement. Parce que, d'autre part, ce mouvement est le produit de contradictions internes, comme nous le verrons dans la 5e leçon ; or la logique de l'identité ne permet pas de concevoir l'unité des contraires et le passage de l'un à l'autre.

La logique formelle, en somme, n'atteint que l'aspect le plus immédiat de la réalité. La méthode dialectique va plus loin ; elle se donne pour but d'atteindre tous les aspects d'un processus.

L'application de la méthode dialectique aux lois de la pensée connaissante s'appelle logique dialectique.

 

Deuxième leçon. — Le premier trait de la dialectique : tout se tient. (Loi de l'action réciproque et de la connexion universelle)

 

I. Un exemple

II. Le premier trait de la dialectique

III.  Dans la nature

IV.  Dans la société

V. Conclusion

Questions de contrôle

I. Un exemple

Ce brave homme participe à la lutte pour la paix : il sollicite des signatures au bas de l'appel de Stockholm, place des cartes pour le congrès des Peuples, engage avec son camarade de travail ou avec un inconnu une discussion sur la solution pacifique du problème allemand, sur la nécessité d'arrêter la guerre au Viêt-Nam ; ou encore, il suscite dans sa maison une réunion des locataires en vue d'un rassemblement national pour la paix.

Certains diront : « Que croit-il faire, le malheureux? H perd son temps et sa peine ». En effet, à première vue, l'action menée par cet homme est absurde; il n'est ni ministre, ni député, ni général, ni banquier ; il n'est pas diplomate. Alors ?

Pourtant il a raison. Pourquoi ? Parce qu'il n'est pas seul. Si modeste que soit sa personne, ses initiatives comptent parce qu'elles ne sont pas isolées. Son action est une partie d'un ensemble grandiose : la lutte mondiale des peuples pour la Paix. Au même moment, des millions d'hommes agissent comme lui, dans le même sens, contre les mêmes forces. Il y a connexion universelle entre toutes ces initiatives, qui sont comme les chaînons d'une même chaîne. Et il y a action réciproque entre toutes ces initiatives, puisque chacun aide l'autre (réciprocité) par son exemple, par son expérience, par ses échecs et ses succès. Quand ils vont confronter leurs initiatives, ils découvriront qu'ils n'étaient pas isolés, même alors qu'ils croyaient l'être : tout se tient.

Voilà un exemple très simple, tiré de la pratique. On voit que seule la première loi de la méthode dialectique permet de l'interpréter correctement. En cela la dialectique s'oppose radicalement à la métaphysique : c'est raisonner en métaphysicien que de dire : « A quoi bon se donner tant de mal, assaillir les étages, discuter avec les gens ? La paix ne dépend pas des simples gens... » Le métaphysicien sépare ce qui, dans la réalité, n'est pas séparable. En octobre 1952, à la Conférence d'Asie et du Pacifique pour la Paix intervint un savant, Joan Hinton, qui avait participé, à Los Alamos, à la fabrication de la première bombe atomique.

J'ai touché de mes mains la première bombe lancée sur Nagasaki. J'éprouve un profond sentiment de culpabilité, et j'ai honte d'avoir joué un rôle dans la préparation de ce crime contre l'humanité. Comment se fait-il que... j'ai accepté d'accomplir cette mission ? C'est que je croyais à la fausse philosophie de « la science pour la science ». Cette philosophie est le poison de la science moderne. C'est à cause de cette erreur qui consiste à séparer la science de la vie sociale et des êtres humains que j'ai été amenée à travailler à la bombe atomique pendant la guerre. Nous pensions que, comme savants, nous devions nous consacrer à « la science pure » et que le reste était l'affaire des ingénieurs et des hommes d'Etat. J'ai honte de dire qu'il a fallu l'horreur des bombardements d'Hiroshima et de Nagasaki pour me faire sortir de ma tour d'ivoire et me faire comprendre qu'il n'y a pas de « science pure », et que la science n'a un sens que dans la mesure où elle sert les intérêts de l'humanité. Je m'adresse aux savants qui, aux Etats-Unis et au Japon, travaillent actuellement à la fabrication d'armes atomiques et bactériologiques, et je leur dis : « Pensez à ce que vous faites ! »

Le métaphysicien ne pense pas que ce qu'il fait est en connexion avec ce que d'autres font ; c'était le cas de ce savant atomiste qui, tout en croyant se conformer à « l'esprit scientifique », avait en réalité une attitude antiscientifique puisqu'il refusait de s'interroger sur les conditions objectives de son activité professionnelle et sur l'utilisation de son travail.

Une telle attitude est très répandue. C'est, pour prendre un autre exemple, celle du sportif qui dit à tout propos : « Le sport, c'est le sport ; la politique, c'est la politique. Moi, je ne fais jamais de politique ». Il est vrai que le sport et la politique sont deux activités distinctes. Mais il est faux qu'il n'y ait entre elles aucun rapport. Comment le sportif pourra-t-il s'équiper si son pouvoir d'achat diminue, s'il est voué au chômage ? Et comment pourra-t-on construire stades et piscines si les budgets de guerre dévorent les crédits nécessaires au sport ? On le voit : le sport est subordonné à certaines conditions que le métaphysicien ignore, mais que le dialecticien découvre ; pas de sport sans crédits ; mais pas de crédits sans une politique de paix. Le sport ne se sépare donc pas de la politique. Le sportif qui méconnaît ce lien, non seulement ne sert pas la cause du sport, mais s'ôte les moyens de le défendre. Pourquoi ? Parce que, ne comprenant pas que tout se tient, il ne luttera pas contre la politique de guerre; viendra le moment où, ayant voulu le sport sans en réaliser les conditions, il n'aura plus de sport du tout, soit parce que la ruine du pays aura liquidé l'équipement sportif, soit parce que la guerre sera venue.

II. Le premier trait de la dialectique

Contrairement à la métaphysique, la dialectique regarde la nature non comme une accumulation accidentelle d'objets, de phénomènes [On entend par phénomène toute manifestation des lois de la nature (une pierre qui tombe, de l'eau qui bout) ou des lois de la société (une crise économique).] détachés les uns des autres, isolés et indépendants les uns des autres, mais comme un tout uni, cohérent, où les objets, les phénomènes sont liés organiquement entre eux, dépendent les uns des autres et se conditionnent réciproquement.

C'est pourquoi la méthode dialectique considère qu'aucun phénomène de la nature ne peut être compris si on l'envisage isolément, en dehors des phénomènes environnants; car n'importe quel phénomène dans n'importe quel domaine de la nature peut être converti en non-sens si on le considère en dehors des conditions environnantes, si on le détache de ces conditions; au contraire, n'importe quel phénomène peut être compris et expliqué, si on le considère sous l'angle de sa liaison indissoluble avec les phénomènes environnants, si on le considère tel qu'il est conditionné par les phénomènes qui l'environnent. (Staline : Matérialisme dialectique et matérialisme historique. p. 4, point I a.)

L'énoncé du premier trait de la dialectique montre son caractère très général : il se vérifie universellement, dans la nature et dans la société.

III. Dans la nature

La métaphysique sépare la matière brute, la matière vivante, la pensée ; pour là métaphysique ce sont là trois principes absolument isolés, indépendants les uns des autres.

Mais la pensée existe-t-elle sans le cerveau ? Et le cerveau sans le corps ? La psychologie (science qui étudie l'activité pensante) est impossible si l'on ignore la physiologie (science des fonctions de l'être vivant), et celle-ci est étroitement liée à la biologie (science de la vie en général). Mais la vie est elle-même inintelligible si l'on ignore les processus chimiques [Nous ne disons pas que la vie se réduit à des processus chimiques ; ce serait là une affirmation antidialectique : nous y reviendrons ultérieurement. Pas davantage nous ne disons que l'activité pensante se réduit à la physiologie. Nous disons : pas de pensée qui ne soit celle d'un être vivant ; pas d'être vivant, pas d'organisme sans un univers, physico-chimique.] ; la chimie à son tour, quand elle aborde les molécules, découvre leur structure atomique; or l'étude de l'atome relève de la physique. Si maintenant nous voulons découvrir l'origine de ces éléments qu'étudie la physique, ne faudra-t-il pas en venir aux sciences de la Terre, qui nous montrent leur formation ? et de là à l'étude même du système solaire (astronomie) dont la Terre est une petite partie ?

Ainsi, tandis que la métaphysique entrave le progrès scientifique, la dialectique est scientifiquement fondée. Sans doute, il y a des différences spécifiques entre les sciences : la chimie, la biologie, la physiologie, la psychologie étudient des domaines différents, spécifiques ; nous y reviendrons. Mais toutes les sciences n'en constituent pas moins une unité fondamentale qui reflète l'unité de l'univers. La réalité est un tout. C'est ce qu'exprime le premier trait de la dialectique.

Sans doute ne sera-t-il pas inutile de bien préciser, par des exemples, ce qu'est l’interaction, le conditionnement réciproque.

Considérons un ressort métallique. Pouvons-nous le considérer à part de l'univers environnant ? Evidemment non puisqu'il a été fabriqué par des hommes (société) avec un métal, extrait de la terre (nature). Mais voyons de plus près. Au repos, notre ressort n'est pas indépendant des conditions ambiantes : pesanteur, chaleur, oxydation, etc. Ces conditions peuvent le modifier non seulement dans sa position, mais dans sa nature (rouille). Suspendons un morceau de plomb : une force s'exerce sur le ressort qui se tend ; la forme du ressort se modifie jusqu'à un certain point de résistance ; le poids agit sur le ressort, le ressort agit sur le poids ; ressort et poids forment un tout; il y a interaction, connexion réciproque. Bien plus : le ressort est composé de molécules, liées entre elles par une force d'attraction telle qu'au delà d'un certain poids le ressort ne peut plus se tendre, et se casse : la liaison entre certaines molécules est rompue. Ressort non tendu, ressort tendu, ressort cassé, — chaque fois c'est un type différent de liaison entre les molécules. Si le ressort est chauffé, les liaisons entre les molécules sont modifiées d'une autre façon (dilatation). Nous dirons que, dans sa nature et ses déformations diverses, le ressort est constitué par l'interaction entre les millions de molécules dont il est composé. Mais cette interaction est elle-même conditionnée par les rapports entre le ressort (dans son ensemble) et le milieu environnant : le ressort et le milieu environnant forment un tout ; entre eux s'exerce une action réciproque. Si l'on ignore cette action, alors l'oxydation du ressort (rouille), la rupture du ressort deviennent des faits absurdes. Staline écrit, commentant le premier trait de la dialectique :

C'est pourquoi la méthode dialectique considère qu'aucun phénomène de la nature ne peut être compris si on l'envisage isolément, en dehors des phénomènes environnants; car n'importe quel phénomène dans n'importe quel domaine de la nature peut être converti en non-sens si on le considère en dehors des conditions environnantes, si on le détache de ces conditions ; au contraire, n'importe quel phénomène peut être compris et justifié, si on le considère sous l'angle de sa liaison indissoluble avec les phénomènes environnants, si on le considère tel qu'il est conditionné par les phénomènes qui l'environnent. (Staline : Matérialisme dialectique et matérialisme historique. p. 4.)

Un des exemples les plus significatifs d'interaction est le lien qui unit les êtres vivants à leurs conditions d'existence, à leur « milieu ». La plante par exemple fixe l'oxygène de l'air, mais aussi lui donne du gaz carbonique, et de la vapeur d'eau: interaction qui modifie tout à la fois la plante et l'air. Mais ce n'est là qu'un des aspects les plus simples de l'action réciproque entre la plante et le milieu. Se servant de l'énergie fournie par la lumière solaire, la plante opère, à l'aide des éléments chimiques puisés dans le sol, une synthèse des matières organiques permettant son propre développement. En même temps qu'elle se développe, elle transforme donc aussi le sol et par conséquent les conditions du développement ultérieur de son espèce. Bref, la plante n'existe qu'en unité avec le milieu environnant. Cette interaction est le point de départ de toute théorie scientifique des êtres vivants, car elle est la condition universelle de leur existence : le développement des êtres vivants reflète les transformations de leur milieu d'existence. Là est le principe de la science mitchourinienne, la source de ses succès. Mitchourine, comprenant que l'espèce vivante et le milieu sont un tout indissociable, a su par la modification du milieu transformer les espèces.

De même le grand physiologiste Pavlov n'aurait pu fonder la science de l'activité nerveuse supérieure s'il avait méconnu l'unité indissociable de l'organisme et du milieu : l'écorce cérébrale (cortes) est précisément l'organe où s'accomplissent les processus, de leur interaction. L'ensemble de l'organisme est sous la dépendance du cortex, mais celui-ci est lui-même à tout moment sous la dépendance des excitations passées et présentes qui proviennent du milieu extérieur (et de l'organisme). Touas les phénomènes qui se produisent dans le corps — par exemple une maladie — sont subordonnés à l'activité nerveuse supérieure qui règle les diverses fonctions, et qui n'est pas séparable des conditions régnant dans le milieu naturel et — pour l'homme — social.

Ce grand principe de l'unité et de l'interaction des phénomènes a toujours été nécessaire au progrès de toutes les sciences. On pourrait en multiplier les exemples. Retenons celui-ci : la découverte de la pression atmosphérique par Torricelli (1644) :

Si l'on renverse un tube plein de mercure sur une cuve également emplie de mercure, le mercure ne descend pas dans le tube au-dessous d'une certaine hauteur et se maintient bien au-dessus du niveau de las cuve.

Tant qu'on isolait c«e phénomène de ses conditions, on ne pouvait le comprendre. Si au contraire on remarque que la surface du mercure (dans la cuve) où le tube est plongé n'est pas isolée, mais en «contact avec l'atmosphère, et qu'il y a interaction entre ce qui se passe dans le tube et les conditions environnantes, alors apparaît l'explication : le mercure reste suspendu dans le trabe parce que l'air exerce une pression (pression atmosphérique) sur la surface du mercure que contient la cuve. La cuve, disait Torricelli, doit être considérée comme étant au fond d'un océan d'air.

On ne peut faire de découvertes dans la science si l'on viole la première loi de la dialectique, si l'on détache le phénomène étudié des conditions environnantes.

IV. Dans là société

La métaphysique isole les phénomènes sociaux les uns des autres; la réalité économique, la vie sociale, la vie politique sont autant de domaines séparés. Et à l'intérieur de chacun de ces domaines, la métaphysique introduit mille cloisonnements. Ce qui conduit aux propos que voici : « le gouvernement américain électrocute les Rosenberg innocents... c'est une sottise, un non-sens ». A quoi le dialecticien répond : cette exécution a un sens ; en elle se reflète toute la politique des dirigeants américains, politique de guerre qui a besoin du mensonge et de la terreur.

Pour le métaphysicien, l'histoire des sociétés est incompréhensible : c'est un chaos de contingences (c'est-à-dire de phénomènes sans causes), de hasards absurdes. Il est des philosophes (comme Albert Camus) pour affirmer que l'essence du monde, c'est précisément l'absurde. Philosophie très profitable aux fauteurs de catastrophes. Le dialecticien sait que dans la société comme dans la nature tout se tient. Si des écoles s'écroulent, ce n'est point par l'impéritie des gouvernants ; c'est parce que leur politique de guerre sacrifie nécessairement les constructions scolaires. Comme l'observe Aragon, c'est parce que les gouvernants allongent notre train de mort qu'ils restreignent notre train de vie. « Tout dépend des conditions du lieu et du temps ». La dialectique parvient à la compréhension, à l'explication des phénomènes sociaux parce qu'elle les rattache aux conditions historiques qui leur ont donné naissance, dont ils dépendent, avec lesquelles ils sont en interaction. Le métaphysicien tranche dans l'abstrait, sans tenir compte des conditions de lieu et de temps.

C'est ainsi que certains croient de bonne foi qu'en 1944 le prolétariat français, dirigé par le Parti communiste, était en mesure de prendre le pouvoir et que, ne l'ayant pas fait, il a « manqué le coche ». Appréciation séduisante à première vue, mais erronée. Pourquoi ? Parce qu'elle sépare arbitrairement de l'ensemble un aspect qui n'a de sens que par son rapport à l'ensemble. Voyons de plus près.

L'erreur porte d'abord sur le caractère et le but de la Résistance. Certes la force majeure fut la classe ouvrière, dirigée par le parti révolutionnaire, le Parti communiste. Mais l'objectif de la Résistance n'était pas la révolution prolétarienne, c'était la libération du territoire et la destruction du fascisme. Un tel objectif rassembla des Français de toutes conditions (au point de diviser la bourgeoisie, toute une fraction se détachant du gouvernement de Vichy). La Résistance prit donc les formes les plus diverses : lutte armée, grèves ouvrières, manifestations de femmes sur les marchés, refus par les paysans de livrer les récoltes, sabotages (par les fonctionnaires) de l'appareil vichyste d'oppression, lutte des jeunes contre le S.T.O., des instituteurs, des savants contre l'obscurantisme hitlérien, etc., etc.. La Résistance fut un grand acte national. Voilà son trait dominant. Le mérite des communistes français fut de comprendre la situation dans son ensemble : ils travaillèrent donc à la constitution d'un large front national de lutte contre Hitler et ses complices, et ne permirent pas que la Résistance dégénère en une secte coupée des masses profondes de notre peuple. Ainsi fut rendue possible, contre l'ennemi de plus en plus isolé, l'insurrection nationale de 1944.

Que fût-il advenu si, à ce moment, la classe ouvrière avait tenté de « faire la révolution », de « fonder le socialisme ». Si, en 1944, alors que la guerre contre Hitler continuait, les communistes avaient dit : « Il ne s'agit plus de libérer la France et le monde des nazis, mais de faire tout de suite la révolution prolétarienne », ils auraient vu se détacher de la classe ouvrière des millions de Français de toutes classes résolus à combattre pour la libération du pays, mais nullement prêts à appuyer un mouvement révolutionnaire. Belle fête pour les hitlériens et leur complice, la bourgeoisie réactionnaire, vichyste. Isolée, la classe ouvrière perdait la direction de la Résistance, direction assumée aux prix des plus durs sacrifices. Le chemin de la dictature était ainsi largement ouvert à de Gaulle, avec l'aide de l'armée américaine.

Celle-ci, en effet — et c'est le deuxième point à mettre en lumière — n'avait débarqué que parce que les victoires soviétiques rendaient le second front inévitable en Europe. L'arrière-pensée des dirigeants américains était d'empêcher que la défaite de Hitler ne profite au communisme dans les pays jusqu'alors occupés par la Wehrmacht. Si, méconnaissant ces conditions objectives, la classe ouvrière s'était lancée à l'assaut du pouvoir, notre peuple eût été voué au massacre : l'armée américaine eût pris dès ce moment le caractère d'armée occupante qu'elle a aujourd'hui; et la répression se fût faite avec la complicité des nazis, revenus pour de nouveaux Oradours. L'espoir de l'Allemagne hitlérienne, de la grande bourgeoisie allemande (les Krupp, par exemple, libérés depuis grâce aux Américains) n'était-il pas une rupture de l'entente des Trois Grands ? Ainsi se fût ressoudée l'alliance de Munich, ainsi se fût réalisée dès 1944 la Sainte-Alliance des bourgeoisies réactionnaires contre le pays du socialisme, contre l'Union soviétique, qui avait joué le rôle décisif dans la libération des peuples. Tout le bénéfice des efforts, des souffrances de quatre années se noyait dans le sang du peuple de France.

Par contre, il était conforme à l'ensemble des « conditions environnantes » de revendiquer alors, comme le firent les communistes, la liquidation du fascisme, l'instauration d'une république démocratique bourgeoise. Revendication accessible aux larges masses du peuple français, réalisable, et progressive puisqu'elle permettait un grand pas en avant. La classe ouvrière, en effet, trouve dans la république démocratique bourgeoise les conditions les plus favorables à sa lutte de classe : ce qui explique l'essor du mouvement ouvrier français dans les mois qui suivirent la libération, essor qui porta des communistes au gouvernement et valut à notre peuple la renaissance de son économie, l'élévation du niveau de vie, la sécurité sociale, les nationalisations, les comités d'entreprises, une constitution démocratique, le bulletin de vote et l'éligibilité pour les femmes, le statut des fonctionnaires, etc., etc. C'est ainsi que la classe ouvrière put se trouver, en 1947, dans les meilleures conditions de lutte pour affronter la contre-offensive des forces de réaction.

Sur le plan international, le maintien de l'entente des Trois Grands contre l'Allemagne hitlérienne permit l’écrasement de la Wehrmacht. Mais ce ne fut pas tout : il rendit possible la constitution de l'O.N.U., les accords de Potsdam, etc. — qui par la suite devaient être autant d'obstacles aux menées de l'impérialisme américain. Il facilita la tâche des jeunes démocraties populaires d'Europe, et c'est là un point de première importance. Ces grandes victoires, une politique aventuriste des communistes français en 1944 les eût compromises : or elles ont considérablement affaibli le capitalisme international. Il faut toujours considérer le mouvement ouvrier d'un pays non pas en lui-même, mais par rapport à l'ensemble.

Nous pourrions analyser bien d'autres exemples qui montrent la nécessité de considérer les événements dans leur interaction et leur totalité, et de ne jamais séparer un fait de ses « conditions environnantes ». Bornons-nous à l'exemple que voici :

Revendiquer la république démocratique bourgeoise contre la bourgeoisie fasciste, c'est là une revendication parfaitement appropriée à la situation du mouvement ouvrier français aujourd'hui. C'est la revendication la plus propre à assurer un large rassemblement du peuple autour de la classe ouvrière contre l'ennemi principal, la bourgeoisie réactionnaire qui n'a d'autre recours, pour survivre, que d'étouffer sa propre légalité. Mais adresser à l'Union soviétique la même revendication est un non-sens. Pourquoi ? Parce que si la république démocratique bourgeoise est un progrès sur le fascisme, la république socialiste soviétique (qui assure aux travailleurs la propriété des moyens de production) est elle-même un progrès décisif sur la république bourgeoise. Ce qui pour notre peuple est un pas en avant serait un pas en arrière pour l'Union soviétique. Le métaphysicien ignore superbement les conditions de temps et de lieu. Il sépare donc la démocratie de ses conditions; il ne distingue pas entre démocratie bourgeoise et démocratie soviétique. Et comme il ne connaît pas d'autre démocratie que la démocratie bourgeoise, il l'identifie à la démocratie ; il reproche à l'Union soviétique de n'être pas « une démocratie ». Et c'est vrai qu'elle n'est pas une démocratie bourgeoise puisque, liquidant l'exploitation capitaliste, elle a créé une démocratie nouvelle, qui donne tout le pouvoir aux travailleurs.

En somme, le métaphysicien sépare, abstrait la forme politique de l'ensemble des conditions historiques qui lui ont donné naissance et qui l'expliquent ; le dialecticien retrouve ces conditions.

V. Conclusion

Ni la nature ni la société ne sont un chaos incompréhensible : tous les aspects de la réalité se tiennent par des liens nécessaires et réciproques.

Cette loi a une importance pratique.

Il faut donc toujours apprécier une situation, un événement, une tâche du point de vue des conditions qui l'engendrent, qui l'expliquent.

Il faut toujours tenir compte de ce qui est possible, de ce qui ne l'est pas.

On ne doit pas prendre ses désirs pour des réalités... Or, pour un révolutionnaire, il s'agit d'abord de constater les faits dans toute leur réalité, dans toute leur vérité... J'estime que, dans une situation donnée, on prend une décision donnée, et que, la situation se modifiant, on prend une décision différente de celle qu'on avait prise d'abord. On bat en retraite si les conditions du succès ne paraissent plus suffisantes; on va immédiatement au combat si on espère au contraire devoir aboutir avec plus de chances de réussite en brusquant le mouvement. De toute façon, on ne peut pas être lié par une formule, par une résolution ; on ne peut pas à ce point compromettre notre mouvement. M. Thorez : « Discours au IIIe Congrès de la Fédération unitaire des travailleurs du sous-sol » (1924), cité dans Fils du Peuple, p. 43. Editions Sociales, Paris, 1949.

Oublier les conditions de l'action, c'est là dogmatisme.

Bien entendu, tandis que le prolétariat révolutionnaire a tout intérêt à respecter cette première loi de la dialectique, la bourgeoisie voudrait la faire oublier car son intérêt s'y oppose. A ceux qui dénoncent l'injustice sociale, elle répond : « C'est une imperfection provisoire ! » De même, elle présente les crises économiques comme des phénomènes superficiels et momentanés. La science dialectique répond : l'injustice sociale, les crises sont les effets nécessaires du capitalisme.

Les philosophes bourgeois idolâtrent la métaphysique, qui permet de fragmenter la réalité, et par là de la dénaturer, pour le plus grand bien de la classe exploiteuse. Sitôt que la réflexion atteint le réel dans sa totalité, ils protestent : ce n'est plus de jeu, ce n'est plus « de la philosophie ». La philosophie, c'est pour eux un classeur où chaque notion garde sagement sa place : ici la pensée, là la matière ; ici « l'homme », ailleurs la société, etc., etc.

Au contraire, la dialectique enseigne que tout se tient. Et par conséquent aucun effort n'est inutile pour la réalisation d'un objectif. Le combattant de la paix sait que la guerre n'est pas fatale car chaque action contre la guerre est une action qui compte, qui prépare la victoire de la paix.

Voilà pourquoi, armé de la dialectique, le militant révolutionnaire a un sens élevé de ses responsabilités : il ne laisse rien au hasard, il estime chaque effort à son prix.

Cette intelligence de la réalité totale permet de voir loin. Elle confère un courage indomptable, au point que le philosophe dialecticien V. Feldmann, fusillé par des soldats allemands, pouvait leur crier avant de tomber : « Imbéciles, c'est pour vous que je meurs ».

Il avait raison. Il luttait aussi bien pour le peuple allemand que pour le peuple français, parce que tout se tient.

QUESTIONS DE CONTROLE

1.    Cherchez des exemples d'action réciproque.

2.    Pourquoi un phénomène (naturel ou social) est-il inintelligible quand on l'isole de ses conditions ?

3.    Montrez sur un exemple précis comment la bourgeoisie, pour tromper les travailleurs, sépare les événements de leurs conditions historiques.

Troisième leçon. — Le deuxième trait de la dialectique : tout se transforme. (Loi du changement universel et du développement incessant)

 

I. Un exemple

II. Le deuxième trait de la dialectique

III.  Dans la nature

IV.  Dans la société

V. Conclusion

Questions de contrôle

I. Un exemple

Le philosophe Fontenelle raconte l'histoire d'une rose qui croyait que le jardinier était éternel. Pourquoi ? Parce que, de mémoire de rose, on n'en avait jamais vu d'autre dans le jardin. Ainsi raisonne le métaphysicien : il nie le changement.

Pourtant l'expérience nous apprend que les jardiniers sont périssables, et aussi les roses. Certes, il est des choses qui changent beaucoup plus lentement qu'une rose, et le métaphysicien en conclut qu'elles sont immuables ; il porte à l'absolu leur immobilité apparente, il ne retient des choses que l'aspect par lequel elles semblent ne pas changer : une rose est une rose, un jardinier est un jardinier. La dialectique n'en reste pas à l'apparence ; elle atteint les choses dans leur mouvement : la rose était un bouton avant de devenir rose ; rose épanouie, elle change d'heure en heure, même alors que l'œil n'y voit rien. Elle s'effeuillera inéluctablement. Mais non moins nécessairement naîtront d'autres roses, qui s'épanouiront à leur tour.

Nous pourrions trouver, dans la vie quotidienne, mille exemples qui mettent en lumière que tout est mouvement, tout se transforme.

Cette pomme sur la table est immobile. Mais le dialecticien dira : cette pomme immobile est pourtant mouvement; dans dix jours elle ne sera plus ce qu'elle est aujourd'hui. Elle fut fleur avant que d'être pomme verte; avec le temps elle se décomposera, libérera ses pépins. Confiés au jardinier, ces pépins donneront un arbre d'où tomberont de nombreuses pommes. Nous avions une pomme au départ; et maintenant nous en avons un grand nombre. Il est donc bien vrai que l'univers, malgré les apparences, ne se répète pas.

Pourtant, beaucoup de gens parlent comme la rosé de Fontenelle : « Rien de nouveau sous le soleil », « Il y aura toujours des riches et des pauvres », « Il y aura toujours des exploiteurs et des exploités », « La guerre est éternelle », etc. Rien n'est plus trompeur que cette prétendue sagesse, et rien n'est plus dangereux. Elle conduit à la passivité, à l'impuissance résignée. Au contraire, le dialecticien sait que le changement est une propriété inhérente à toute chose. C'est là le deuxième trait de la dialectique : le changement est universel, le développement est incessant.

II. Le deuxième trait de la dialectique

Contrairement à la métaphysique, la dialectique regarde la nature non comme un état de repos et d'immobilité, de stagnation et d'immuabilité, mais comme un état de mouvement et de changements perpétuels, de renouvellement et de développement incessants, où toujours quelque chose naît et se développe, quelque chose se désagrège et disparaît.

C'est pourquoi la méthode dialectique veut que les phénomènes soient considérés non seulement du point de vue de leurs relations et de leurs conditionnements réciproques, mais aussi du point de vue de leur mouvement, de leur changement, de leur développement, du point de vue de leur apparition et de leur disparition. (Staline : Matérialisme dialectique et matérialisme historique. p. 4-5.)

Nous avons vu que tout se tient (premier trait de la dialectique).

Mais ce réel, qui est unité, est aussi mouvement. Le mouvement n'est pas un aspect secondaire de la réalité. Il n'y a pas : la nature, plus le mouvement; la société, plus le mouvement. Non, la réalité est mouvement, processus. Il en est ainsi dans la nature et dans la société.

III. Dans la nature

Le mouvement au sens le plus général, conçu comme mode Coexistence de la matière, comme attribut inhérent à elle, embrasse tous les changements et tous les processus qui se produisent dans l'univers, du simple changement de lieu jusqu'à la pensée. (Engels : Dialectique de la nature, p. 75. Editions Sociales. (Expressions soulignées par nous. G. B.-M. C.))

Descartes constatait déjà que le repos est relatif au mouvement. Si je suis assis à la poupe d'un vaisseau qui s'éloigne du rivage, je suis immobile par rapport au vaisseau, mais je suis en mouvement par rapport à la terre; or la terre est elle-même en mouvement par rapport au soleil. Le soleil lui-même est une étoile en mouvement, et ainsi à l'infini.

Mais, pour Descartes, le mouvement se réduisait au changement de lieu : un bateau qui se déplace, une pomme qui roule sur la table. C'est le mouvement mécanique. Or là ne se limite pas la réalité du mouvement. Une auto roule à soixante-dix kilomètres à l'heure : mouvement mécanique. Mais ce n'est pas tout ; l'auto qui se déplace se transforme lentement ; son moteur, ses rouages, ses pneus s'usent. Elle est d'autre part soumise à l'action de la pluie, du soleil, etc. Autant de formes du mouvement. Un véhicule qui a parcouru mille kilomètres n'est donc pas le même qu'au départ, bien que nous disions : « C'est le même ». Un moment viendra où il faudra renouveler des pièces, refaire la carrosserie, etc. ; jusqu'au jour où la voiture sera hors d'usage.

Eh bien, il en est ainsi dans la nature. Le mouvement y a des aspects très variés : changement de lieu, mais aussi transformations de la nature et des propriétés des choses (par exemple, l'électrisation d'un corps, la croissance des plantes, le changement de l'eau en vapeur, la vieillesse, etc.)

Pour le grand savant anglais Newton (1642-1727), le mouvement se réduisait au mouvement mécanique, au changement de lieu. L'univers était ainsi comparable à une immense horloge qui reproduit sans cesse le même processus : c'est ainsi qu'il considérait les orbites des planètes comme éternels.

Or le progrès des sciences, depuis le XVIIIe siècle, a considérablement enrichi la notion de mouvement. Ce fut d'abord la transformation de l'énergie, au début du XIXe siècle.

Reprenons l'exemple de l'automobile qui roule. Lancée à grande vitesse, elle heurte un arbre et prend feu. Y a-t-il « dissipation de la matière ? » Non, l'automobile en flammes est une réalité tout aussi matérielle que l'automobile roulant à vive allure; mais c'est un aspect nouveau, une qualité nouvelle de la matière. La matière est indestructible, mais elle change de forme. Ses transformations ne sont pas autre chose que les transformations du mouvement, qui ne fait qu'un avec la matière : la matière est mouvement ; le mouvement est matière. La physique moderne enseigne qu'il y a transformation de l'énergie ; l'énergie, ou quantité de mouvement, se conserve, tout en prenant une forme nouvelle; les formes qu'elle peut revêtir sont très variées.

Dans le cas de l'auto dont l'essence s'est enflammée sous le choc, l'énergie chimique qui, dans le moteur à explosion, se transformait en énergie cinétique (c'est-à-dire en mouvement mécanique), se transforme maintenant tout entière en chaleur (énergie calorifique). De son côté, l'énergie calorifique (la chaleur) peut se transformer en énergie cinétique : la chaleur entretenue sur une locomotive se transforme en mouvement mécanique puisque la locomotive se déplace.

L'énergie mécanique peut se transformer en énergie électrique : le torrent qui « fait tourner » la centrale produit de l'énergie électrique. En retour l'énergie électrique (le courant) se transforme en énergie mécanique, c'est-à-dire actionne des moteurs. Ou encore : l'énergie électrique se transforme en énergie calorifique; elle donne en effet de la chaleur (chauffage électrique).

De même, l'énergie électrique peut donner de l'énergie chimique : dans certaines conditions un courant électrique décompose l'eau en oxygène et hydrogène. Mais l'énergie chimique à son tour peut se transformer en énergie électrique (pile hydroélectrique), ou en énergie mécanique (moteur à explosion), ou en énergie calorifique (combustion du charbon dans le poêle), etc.

L'énumération pourrait tenir des pages. Toutes ces transformations ne sont pas autre chose que la matière en mouvement. On voit qu'elles sont beaucoup plus riches que le simple déplacement, ou changement de lieu, bien qu'elles l'incluent. [« Tout mouvement inclut du mouvement mécanique » dit Engels (Dialectique de la nature, p. 257. Editions Sociales). En effet, une réaction chimique, par exemple, met en jeu les atomes qui constituent les molécules matérielles. Or ces atomes se déplacent. Et à l'intérieur de l'atome se produisent, dans le noyau, des déplacements très rapides qu'étudie la physique nucléaire. De même, l'énergie électrique est inséparable du déplacement de petits corpuscules, les électrons.]

Outre la découverte de la transformation de l'énergie, celle de l'évolution a profondément enrichi la notion de mouvement.

Evolution de l'univers physique d'abord. Dès la fin du XVIIIe siècle, Kant et Laplace découvraient que l'univers a une histoire. Loin de se répéter, comme le croyait Newton, l'univers est changement : les étoiles (y compris le soleil), les planètes (y compris la Terre) sont le produit d'une prodigieuse évolution, qui continue. Il ne suffit donc pas de dire, avec Newton, que les parties de l'univers se déplacent; il faut dire encore qu'elles se transforment.

Ainsi, cette petite portion de l'univers, la Terre, a une longue histoire (cinq milliards d'années, semble-t-il), qu'étudie la géologie.

De même les étoiles se forment, se développent et meurent. Et l'astrophysicien soviétique Ambartsoumian vient de découvrir que naissent toujours de nouvelles étoiles.

C'est justement parce que l'univers change sans cesse qu'il n'a pas besoin d'un « premier moteur », comme le pensait encore Newton. Il porte en lui-même sa possibilité de mouvement, de transformation. Il est son propre changement.

Quant à la matière vivante, elle est également soumise à un incessant processus d'évolution. A partir des stades les plus pauvres de la vie se sont formées les espèces végétales et animales. Il n'est plus possible aujourd'hui de donner crédit au mythe répandu par la religion depuis des siècles : Dieu créant, une fois pour toutes, des espèces qui ne varient pas. Grâce à Darwin (au XIXe siècle), la science a fait la preuve que la prodigieuse diversité des espèces vivantes est issue d'un petit nombre d'êtres très simples, de germes unicellulaires (la cellule étant l'unité « d'où se développe par la multiplication et la différenciation tout l'organisme végétal et animal » [Engels : Ludwig Feuerbach, p. 36 ; Etudes... p. 46.]) ; ces germes sont eux-mêmes sortis d'une albumine informe. Les espèces se sont transformées et continuent de se transformer, par suite de l'interaction entre elles et le milieu. [Les travaux de Mitchourine et de ses disciples montrent même expérimentalement qu'il peut y avoir, dans certaines conditions, transformation d'une espèce en une autre.] L'espèce humaine n'échappe pas à cette grande loi de l'évolution.

A partir des premiers animaux, se sont développés essentiellement par différenciation continue, les innombrables classes, ordres, familles, genres et espèces d'animaux, pour aboutir à la forme où le système nerveux atteint son développement le plus complet, celle des vertébrés, et à son tour, en fin de compte, au vertébré dans lequel la nature arrive à la conscience d'elle-même : l'homme. (Engels : Dialectique de la nature, p. 41. Editions Sociales.)

Ainsi donc la nature entière — univers physique, nature vivante — est mouvement.

Le mouvement est le mode d'existence de la matière. Jamais, ni nulle part, il n'y a eu de matière sans mouvement, ni il ne peut y en avoir. Mouvement dans l'espace de l'univers, mouvement mécanique de masses plus petites sur chaque corps céleste, vibration moléculaire sous forme de chaleur ou de courant électrique ou magnétique, décomposition et combinaison chimiques, vie organique : chaque atome singulier de matière dans l'univers participe à chaque instant donné à l'une ou à l'autre de ces formes de mouvement ou à plusieurs à la fois... La matière sans mouvement est tout aussi inconcevable que le mouvement sans matière. (Engels : Anti-Dühring, p. 92. Editions Sociales.)

Astronomie ou physique, chimie ou biologie, l'objet qu'étudie la science est toujours mouvement.

Mais alors dira-t-on, pourquoi tous les savants n'admettent-ils pas le matérialisme dialectique ?

Dans sa pratique concrète, tout bon chercheur est dialecticien; il ne peut comprendre la réalité que s'il la saisit dans son mouvement. Mais le même chercheur qui est dialecticien en pratique, ne l'est plus lorsqu'il pense le monde, ou même lorsqu'il réfléchit à sa propre action sur le monde. Pourquoi ? Parce qu'il retombe alors sous l'autorité d'une conception métaphysique du monde, — religion ou philosophie apprise à l'école, — conception qui a pour elle le poids de la tradition, amalgame de préjugés diffus que le savant respire en quelque sorte, sans qu'il s'en doute, et dans le moment même où il se croit « l'esprit libre ». Tel physicien qui se passe fort bien de Dieu quand il étudie expérimentalement les atomes, retrouve Dieu à la sortie de son laboratoire ; pour lui cette croyance « va de soi ». Tel biologiste expert dans l'étude des micro-organismes est désemparé comme un enfant devant le moindre problème politique. Ce physicien, ce biologiste sont la proie d'une contradiction, contradiction entre leur pratique de savant et leur conception du monde. Leur pratique est dialectique (et elle ne peut être opérante que dans la mesure où elle est dialectique.) Mais leur conception du monde dans son ensemble est restée métaphysique. Seul le matérialisme dialectique surmonte cette contradiction : il donne au savant une conception objective de l'univers (nature, société) comme totalité en devenir; et par là même il lui permet de situer correctement sa pratique (sa spécialité) dans un ensemble où tout se tient.

IV. Dans la société

S'il est vrai que le monde se meut et se développe perpétuellement, s'il est vrai que la disparition de l'ancien et la naissance du nouveau sont une loi du développement, il est clair qu'il n'est plus de régimes sociaux « immuables », de « principes éternels » de propriété privée et d'exploitation; qu'il n'est plus « d'idées éternelles » de soumission des paysans aux propriétaires fonciers, des ouvriers aux capitalistes.

Par conséquent, le régime capitaliste peut être remplacé par le régime socialiste, de même que le régime capitaliste a remplacé, en son temps, le régime féodal. (Staline : Matérialisme dialectique et matérialisme historique, p. 8.)

C'est là une conséquence essentielle du deuxième trait de la dialectique. Pas de société immuable, à l'inverse de ce qu'enseigne la métaphysique. Pour le métaphysicien, en effet, la société ne change pas et ne peut changer, parce qu'elle reflète un plan divin éternel : « l'ordre social est voulu de Dieu ». La propriété privée des moyens de production est donc sacrée ; ceux qui contestent cette sainte vérité sont condamnables au nom de la « morale ». Qu'ils expient ! Dieu est la providence des propriétaires, le garant de la « libre entreprise ». Si quelque changement survient cependant, alors c'est un malheureux accident ; mais ce n'est pas sérieux, c'est superficiel ; on peut et on doit revenir à l'état de choses « normal ». Et ainsi la croisade contre l'Union soviétique est justifiée : il faut faire « rentrer » les récalcitrants, les égarés sous la loi commune, puisque le capitalisme est « éternel ».

Chassée de plus en plus des sciences de la nature, la métaphysique se réfugie dans les sciences de l'homme et de la société.

Admettons qu'on peut transformer la nature ; l'homme, lui, est ce qu'il fut et ce qu'il sera toujours. Il y a « une nature humaine », immuable, avec ses imperfections irrémédiables. A quoi bon dès lors prétendre améliorer la société ? Utopie néfaste... C'est en somme la doctrine du péché originel, que François Mauriac prêche de cent façons au lecteur du Figaro.

Tant s'en faut que ce point de vue soit réservé à l'idéologue chrétien. Il est répandu dans certains milieux petits-bourgeois qui ne croient ni à Dieu ni à diable et s'en font gloire, estimant qu'ils sont par là même vaccinés contre tout préjugé. Certes ils ne vont pas à l'église ; mais ils cultivent jalousement la conception métaphysique, fixiste de l'homme, que la religion millénaire leur a léguée. Tel rédacteur anticlérical d'un journal destiné aux jeunes instituteurs disserte gravement sur la fondamentale imperfection de notre espèce, et parle du « sac de peau » qui nous emprisonne à jamais. Pauvre « nature humaine » promise à tous les égarements...

Lamentations bien profitables aux exploiteurs du « genre humain ». Vous vous plaignez qu'il y ait des profiteurs ? Naïf... Sachez donc une bonne fois que « l'homme est ainsi fait », vous ne le changerez pas !

Voilà donc justifiées dans les siècles des siècles l'oppression du grand nombre, la misère des petits, la guerre. La société se répète indéfiniment puisque « l'homme » reste pareil à lui-même. (On remarquera qu'une telle conception se donne l'homme comme un être-en-soi, alors que l'homme est par essence un être social.) Et comme cet homme est vicieux, il faut bien admettre que la société est maudite. Sans doute la religion enseigne-t-elle qu'on peut et doit sauver l'âme des individus. Mais pour la société, c'est une autre affaire; toute amélioration véritable lui est refusée, puisqu'il n'y a pas de salut ici-bas.

Observons au passage que c'est cette métaphysique chargée d'ans qui, en dernière analyse, justifie les démarches des chefs de la social-démocratie quand ils mènent campagne contre l'Union soviétique. Staline disait, le 26 janvier 1924 :

La grandeur de Lénine est avant tout d'avoir, en créant la République des Soviets, montré en fait aux masses opprimées du monde entier, que l'espoir de la délivrance n'est pas perdu, que la domination des grands propriétaires fonciers et des capitalistes n'est pas éternelle, que le régime du travail peut être institué par les efforts des travailleurs eux-mêmes, qu'il faut instituer ce règne sur la terre et non dans le ciel. Il a allumé ainsi dans le cœur des ouvriers et des paysans du monde entier l'espoir de la libération. C'est ce qui explique que le nom de Lénine soit devenu le nom le plus cher aux masses laborieuses et exploitées.

C'est cela même qu'un Blum, agent de la bourgeoisie dans le mouvement ouvrier, ne pouvait admettre. Considéré comme idéologie, l'antisoviétisme acharné des chefs socialistes prend racine dans une philosophie du désespoir : Lénine, Staline, le peuple soviétique sont coupables d'avoir voulu supprimer, d'avoir supprimé l'exploitation de l'homme par l'homme. Léon Blum, Guy Mollet, etc., multiplient les discours sur le « socialisme libérateur ». Mais ils n'y croient pas. Domestiqués par la bourgeoisie réactionnaire et belliciste, ils ont une mentalité d'éternels vaincus. Dans son livre A l’échelle humaine, Blum, en même temps qu'il proclame sa solidarité spirituelle avec le Vatican, lance l'interdit sur les communistes ; il prétend les exclure de la communauté nationale. Pourquoi ? Parce que les communistes témoignent, par leurs actes, de leur confiance en une transformation de la société, parce qu'ils reconnaissent dans l'Union soviétique l'exemple proposé à tous les travailleurs.

Voilà qui est intolérable à ceux qui servent la bourgeoisie. Il faut, à tout prix, détourner les travailleurs de l'Union soviétique qui leur montre la voie des changements possibles. Aucune calomnie ne sera superflue pour essayer de « démontrer » qu'au pays des Soviets rien n'est fondamentalement changé. C'est pourquoi la calomnie doit nécessairement s'accompagner de la censure, de l'interdiction de toute la littérature en provenance de l'Union soviétique, qui montre la réalité du changement, de la Révolution.

L'idéologie social-démocrate apparaît ainsi comme typiquement métaphysique. Son usage est celui de l'éteignoir. Etouffer l'enthousiasme, brouiller la perspective, démobiliser les combattants. Rien n'est plus significatif à cet égard que le quotidien Franc-Tireur, ou Le Canard Enchaîné. Trépignements ou blague, flatterie ou injure, inévitablement revient la malfaisante idée qu'il y aura toujours des « lampistes » comme ils disent (expression passe-partout, qui dispense de faire une analyse scientifique des classes) ; et que par conséquent, ça ne vaut pas la peine de lutter contre le capitalisme, puisque « après, ce sera du pareil au même ». Ces « mangeurs de curés » à qui « on ne la fait pas » sont en vérité pétris de mentalité religieuse ; ils sont fondamentalement convaincus de l'impuissance humaine. Faillis, ils mettent l'histoire en faillite. Et c'est pourquoi leurs rires sonnent faux ; ils sont désespérés.

En fait, non seulement le changement est inhérent à la réalité sociale comme à la nature, mais les sociétés évoluent beaucoup plus vite que l'univers physique. Depuis la dissolution de la commune primitive, quatre formes de société se sont succédé : société esclavagiste, société féodale, société capitaliste, société socialiste. La société féodale pourtant se croyait intouchable, et les théologiens y voyaient une œuvre de Dieu, tout comme aujourd'hui le cardinal Spellmann identifie les trusts américains à la volonté du tout-puissant. N'empêche que la société féodale a fait place à la société capitaliste, et celle-ci au socialisme. Et déjà, en Union soviétique, se prépare le passage à un stade supérieur : le communisme.

C'est pourquoi, l'homme étant un être social, il n'y a pas d'homme éternel. L'homme féodal n'est-il pas mort à l'aube des temps modernes, tué par le ridicule en la personne de Don Quichotte ? Quant à l'égoïsme prétendument originel, il est apparu avec la division des sociétés en classes. Le fameux « culte du moi » — moi par-dessus tout — est un produit de la bourgeoisie régnante, qui fait de la société une jungle : arriver coûte que coûte, par la ruse ou la violence; bâtir son bonheur sur le malheur des faibles. Mais au sein même de la société capitaliste, se forge un type d'homme nouveau, qui ne conçoit pas son bonheur en dehors du bonheur collectif, qui trouve ses plus hautes joies dans le combat pour l'humanité entière, qui accepte à cette fin les plus durs sacrifices. Ainsi cette maman, ouvrière à la régie Renault, qui, participant résolument à une grève pour l'augmentation des salaires, sait qu'on aura faim à la maison tant que durera la grève. Ainsi, ces dockers de Rouen qui, mettant au-dessus de tout la solidarité internationale des travailleurs, par dix-sept fois refusent de décharger les armes destinées à la croisade antisoviétique ; ils préfèrent manquer de pain. [On lira, sur ce thème, les beaux romans d'André Stil : Le Premier choc, Le Coup du canon, Paris avec nous. Editeurs Français Réunis.]

Pas plus qu'il n'y a de péché originel, il n'y a d'homme éternel. Tous ceux qui, aujourd'hui, luttent contre le capitalisme, transforment par là même leur propre conscience. Ils s'humanisent dans la mesure même où ils combattent un régime inhumain. Comme toute réalité, la réalité humaine est dialectique. Sorti de l'animalité, l'homme s'est élevé par une lutte millénaire contre la nature. Non seulement cette histoire grandiose n'est pas terminée, mais elle ne fait que commencer, ainsi qu'aimait à le répéter Paul Langevin. Cette histoire est inséparable de celle des sociétés; et nous retrouvons ici, par delà la deuxième loi (tout se transforme), la première loi (tout se tient : la conscience de l'individu est inintelligible hors la société). C'est d'ailleurs pour cela que, dans certaines conditions, l'homme peut revenir en arrière. Pour sauvegarder ses privilèges, la bourgeoisie réactionnaire s'évertue à faire tourner la roue de l'histoire à contre-courant; d'où le fascisme, celui d'Eisenhower et de Mac Carthy, comme celui d'Adolf Hitler. Mais, par là même, elle dégrade l'homme : le S.S. qui persécute les déportés persécute en fait l'humanité qui pouvait encore sommeiller en lui-même; piétinant l'humanité en autrui, il la piétine en lui-même. Ce qu'il y a de meilleur dans l'homme n'est pas un don des dieux; c'est une conquête de l'histoire humaine. Conquête que la bourgeoisie dégénérée met chaque jour en péril. La bombe atomique lui tient lieu de raison ; le dollar lui tient lieu de conscience. Et l'avocat Emmanuel Bloch n'avait pas tort de s'écrier, au soir de l'exécution des Rosenberg : « Ce sont des animaux qui nous gouvernent ! »

A l'inhumanité d'une classe pourrie, comment ne pas opposer les magnifiques floraisons de l'humanité socialiste ? Ici se déploient la puissance et la vérité du matérialisme dialectique, qui éclaire le chemin du communisme. La pratique des hommes soviétiques, libérés de l'exploitation, fait justice des lamentations sur l'éternité du malheur. C'est ainsi que le code pénal soviétique n'a pas pour objet la répression, mais la transformation qualitative du coupable par le travail socialiste. Le criminel, en régime capitaliste, est marqué d'une tache indélébile, alors même que son temps de bagne est terminé. En Union soviétique, tout comme les jeunes dévoyés rééduqués par Makarenko ont retrouvé le « chemin de la vie » [Lire Makarenko : Le Chemin de la vie. Editions du Pavillon ; Poème pédagogique. Editions en langues étrangères, Moscou, 1953.], des criminels et des voleurs sont redevenus des citoyens honnêtes et honorés, à jamais délivrés d'un passé qui s'oublie. Et ce n'est pas le fait du hasard si là-bas la délinquance juvénile a disparu, alors que, dans la société capitaliste en décomposition, elle étend ses ravages.

Pour la société socialiste la fatalité est morte.

Une preuve magnifique en est actuellement administrée par les médecins soviétiques, disciples de Pavlov. « Tu enfanteras dans la douleur », — l'implacable verdict frappait les générations successives. Mais voici qu'en U.R.S.S., et jusque chez nous désormais, grâce à l'étude dialectique du fonctionnement des centres nerveux et à l'élucidation du problème de la douleur, l'accouchement n'est plus un martyre. Ainsi se trouve ébranlée cette vieille idée que la souffrance est une loi de l'enfantement, une rançon du « péché originel » et du « plaisir de la chair ». L'idée nouvelle qui vient de se faire jour va grandir, se transmettre de génération en génération, cependant que la vieille croyance de l'accouchement-supplice va se désagréger pour disparaître à jamais. Qu'une découverte aussi belle soit le mérite de médecins soviétiques, voilà qui ne relève pas du hasard : elle est l'œuvre de savants profondément dialecticiens, pour qui l'être humain n'a pas de tares éternelles. [Les meilleurs romans et films soviétiques donnent une représentation concrète des forces de transformation qui se déploient impétueusement chez l'homme grâce au socialisme. Voir notamment le film : Le Chevalier à l'étoile d'or ; et lire, entre autres romans : Ajaev : Loin de Moscou, et G. Nikolaieva ; La Moisson. Editeurs Français réunis.]

V. Conclusion

Ramener la réalité à un de ses aspects, réduire le processus à un moment du processus, et croire que le passé est assez fort pour qu'il n'y ait pas d'avenir, c'est là méconnaître la dialectique du réel.

Celui qui, jugeant de l'Amérique sur le sénateur Mac Carthy, croirait que l'avenir des Etats-Unis est à l'image du 19 juin 1953 (exécution des Rosenberg), celui-là se tromperait lourdement. L'avenir des Etats-Unis appartient bien plutôt aux forces neuves que les défenseurs sanglants d'un passé condamné veulent détruire. « Ce qui importe avant tout, écrit Staline, c'est ce qui se développe ». Si faible que soit le germe, il n'en porte pas moins la vie. C'est cette vie qu'il faut protéger par tous les moyens : aucun effort pour elle n'est perdu. La lutte d'Ethel et Julius Rosenberg contre le crime, alors même que le crime les a frappés, n'en sera pas moins victorieuse. Aussi sûrement que les premières lueurs du matin annoncent le grand jour, l'exemple des Rosenberg annonce une Amérique juste et pacifique.

Joyeux et vert, mes fils, joyeux et vert

Sera le monde au-dessus de nos tombes.

 

(« Poème d'Ethel Rosenberg à ses fils », dans Lettres de la maison de la mort. Editions Gallimard.)

Quant à ceux qui les ont tués dans l'espoir fou d'arrêter l'histoire, ils sont déjà plus morts que les morts.

Le sens du changement, le sens du nouveau, voilà ce qui manque au métaphysicien. C'est là ce qui fait par contre, en toutes circonstances, la supériorité du dialecticien. C'est ce qui donne au marxisme sa force créatrice : le marxisme n'est pas un stock de recettes passe-partout, applicables mécaniquement à toutes les situations ; science du changement, il s'enrichit par l'expérience. Le métaphysicien est au contraire indifférent à ce qui change; « il y a eu deux guerres mondiales, pense-t-il, donc il y en aura une troisième ». Tout change autour de lui, mais il ferme les yeux. La bourgeoisie trouve son compte à pareilles appréciations : comme elle rêve de se survivre, elle redoute la dialectique, qui montre que son règne est en déclin, même quand il paraît solide à l'observateur superficiel, qui prend le tournoiement des matraques pour un signe de force !

Voilà pourquoi Staline écrit, commentant le deuxième trait de la dialectique :

... il faut fonder son action non pas sur les couches sociales qui ne se développent plus, même si elles représentent pour le moment la force dominante, mais sur les couches sociales qui se développent et qui ont de l’avenir, même si elles ne représentent pas pour le moment la force dominante. (Staline : Matérialisme dialectique et matérialisme historique, p. 9. (Expressions soulignées par nous. G. B.-M. C.))

L'attitude scientifique, ce n'est pas d'en rester à ce qu'on a « sous le nez », mais de comprendre ce qui meurt et ce qui naît, et de porter le maximum d'intérêt à ce qui naît. Tout placer sur le même plan, ce n'est pas respecter la réalité, c'est la fausser, car la réalité est mouvement. Les marxistes savent voir loin parce qu'ils considèrent toute réalité dans son devenir : ainsi, les communistes, en véritables dialecticiens, ont dès le début « révélé... tout ce qui était contenu en germe dans le plan Marshall » [M. Thorez au Comité central d'Issy-les-Moulineaux, juin 1953.] dans le moment même où les chefs socialistes l'accueillaient comme un plan de prospérité.

Dans Les Problèmes économiques du socialisme en U.R.S.S., Staline critique ceux qui « ne voient que les phénomènes extérieurs, ceux qui sont à la surface... », ceux qui « ne voient pas les forces profondes qui, bien qu'agissant momentanément de façon invisible, n'en détermineront pas moins le cours des événements ».

Indication précieuse pour tous, et particulièrement pour les militants ouvriers. L'unité d'action qui s'est d'abord nouée par ci par là, entre ouvriers communistes et ouvriers socialistes, puis qui s'est élargie au point de faire naître au cœur des niasses la certitude de la victoire prochaine, voilà « ce qui naît et se développe », voilà la force « invincible » qui, la brise devenant tempête, balaiera tous les obstacles. La lutte quotidienne pour l'unité d'action entre travailleurs dont les opinions divergent, mais dont les intérêts convergent, est conforme à la deuxième loi de la dialectique. L'ampleur et l'élan des grèves d'août 1953 attestent qu'aucune catégorie de travailleurs n'est vouée à la passivité, à l'immobilité.

Au contraire, le sectaire est métaphysicien. Sous prétexte que son camarade de travail est socialiste ou chrétien, il refuse de l'inviter à l'action commune. Il méconnaît ainsi la grande loi du changement ; il ne veut pas voir que, dans l'action unie pour un objectif commun, d'abord limité, puis plus vaste, la conscience de ce travailleur se transformera : l'action au coude à coude détruit les appréhensions et les préjugés. Le sectaire raisonne comme s'il avait lui-même tout appris d'un seul coup. Il oublie qu'on ne naît pas révolutionnaire ; on le devient. Il oublie qu'il a encore beaucoup à apprendre; et ainsi ne devrait-il pas plutôt pester contre lui-même que contre « les autres » ? Le vrai révolutionnaire est celui qui, dialecticien, crée les conditions favorables à la montée du nouveau. Plus s'affirme la volonté des chefs socialistes d'empêcher l'unité, plus il affirme, par son attitude envers les travailleurs socialistes, sa propre volonté d'unité.

QUESTIONS DE CONTROLE

1.    Comment la dialectique conçoit-elle le changement ? Prenez des exemples autour de vous.

2.    Pourquoi la bourgeoisie a-t-elle intérêt à cacher que toute réalité se transforme ?

3.    Montrez, au moyen d'un ou deux exemples, les services que peut rendre au militant ouvrier la connaissance du deuxième trait de la dialectique.

 

Quatrième leçon. — Le troisième trait de la dialectique : le changement qualitatif

 

I. Un exemple

II. Le troisième trait de la dialectique

III.  Dans la nature

IV.  Dans la société

V. Conclusion

Remarques

Questions de contrôle

I. Un exemple

Si je chauffe de l'eau, sa température s'élève de degré en degré. Quand elle atteint 100 degrés, l'eau entre en ébullition : elle se change en vapeur d'eau.

Voilà deux sortes de changements. L'augmentation progressive de température constitue un changement de quantité. C'est-à-dire que la quantité de chaleur qu'enferme l'eau s'accroît. Mais à un certain moment l'eau change d'état : sa qualité de liquide disparaît ; elle devient gaz (sans pourtant changer de nature chimique).

Nous appelons changement quantitatif le simple accroissement (ou la simple diminution) de quantité. Nous appelons changement qualitatif le passage d'une qualité à une autre, le passage d'un état à un autre état (ici : passage de l'état liquide à l'état gazeux).

L'étude du deuxième trait de la dialectique nous a montré que la réalité est changement. L'étude du troisième trait de la dialectique va nous montrer qu'il y a un lien entre les changements quantitatifs et les changements qualitatifs.

En effet, et ceci est essentiel à retenir, le changement qualitatif (l'eau liquide devenant vapeur d'eau) n'est pas le fait du hasard : il résulte nécessairement du changement quantitatif, de l'accroissement progressif de la chaleur. Quand la température atteint un degré déterminé (100 degrés), l'eau bout, dans les conditions de la pression atmosphérique normale. Si la pression atmosphérique change, alors, comme tout se tient (premier trait de la dialectique), le point d'ébullition change; mais, pour un corps donné et pour une pression atmosphérique donnée, le point d'ébullition sera toujours le même. Cela signifie bien que le changement de qualité n'est pas une illusion ; c'est un fait objectif, matériel, conforme à une loi naturelle. C'est par conséquent un fait prévisible : la science cherche quels sont les changements de quantité nécessaires pour qu'un changement de qualité donné se produise.

Dans le cas de l'eau en ébullition, le lien entre les deux sortes de changement est incontestable et clair.

La dialectique considère que ce lien entre changement quantitatif et changement qualitatif est une loi universelle de la nature et de la société.

Nous avons vu dans la leçon précédente que la métaphysique nie le changement. Ou bien, si elle l'admet, elle le réduit à la répétition ; nous avons donné l'exemple du mécanisme. L'univers est alors comparable à une pendule dont le balancier parcourt sans cesse le même trajet. Appliquée à la société, une telle conception fait de l'histoire humaine un cycle toujours recommencé, un éternel retour. En d'autres termes, la métaphysique est impuissante à expliquer le nouveau. Quand alors le nouveau s'impose à elle, elle y voit un caprice de la nature, ou l'effet d'un décret divin, d'un miracle. Au contraire, la dialectique n'est ni étonnée, ni scandalisée par l'apparition du nouveau. Le nouveau résulte nécessairement de l'accumulation graduelle de petits changements en apparence insignifiants, quantitatifs : ainsi c'est par son propre mouvement que la matière crée le nouveau.

II. Le troisième trait de la dialectique

Contrairement à la métaphysique, la dialectique considère le processus du développement, non comme un simple processus de croissance, où les changements quantitatifs n'aboutissent pas à des changements qualitatifs, mais comme un développement qui passe des changements quantitatifs insignifiants et latents à des changements apparents et radicaux, à des changements qualitatifs; où les changements qualitatifs sont non pas graduels, mais rapides, soudains, et s'opèrent par bonds, d'un état à un autre ; ces changements ne sont pas contingents, mais nécessaires ; ils sont le résultat de l'accumulation de changements quantitatifs insensibles et graduels. (Staline : Matérialisme dialectique et matérialisme historique. p. 5.)

Précisons bien certains aspects de cette définition.

Le changement qualitatif, disions-nous au paragraphe précédent, est un changement d'état : l'eau liquide devient vapeur d'eau ; ou encore l'eau liquide devient eau solide (glace). L'œuf devient poussin. Le bouton devient fleur. L'être vivant meurt, devient cadavre.

Le développement : ce qui apparaît au jour s'est développé peu à peu et sans qu'il y paraisse. Il n'y a pas de miracle, mais une lente préparation que la dialectique seule sait déceler. Maurice Thorez dit dans Fils du Peuple (p. 248) : « Le socialisme se dégagera du capitalisme comme le papillon se dégage de la chrysalide ».

Le bond : s'il faut 60.223 voix à un candidat pour être élu, c'est très précisément le 60.223e suffrage qui réalise le bond qualitatif par lequel le candidat devient député. Ce bond, ce changement rapide, soudain, a toutefois été préparé par une accumulation graduelle et insensible de suffrages : 1+l+l... Voilà un exemple très simple de bond qualitatif, de changement radical.

De même la fleur éclôt soudain après une lente maturation. De même la révolution qui éclate au grand jour est un changement par bond qu'a préparé une lente évolution.

Mais cela ne veut pas dire que tous les changements qualitatifs prennent la forme de crises, d'explosions. Il y a des cas où le passage à la qualité nouvelle s'opère par des changements qualitatifs graduels. Dans A propos du marxisme en linguistique, Staline montre que les transformations de la langue se font par changements qualitatifs graduels.

De même, tandis que le passage qualitatif de la société divisée en classes hostiles à la société socialiste s'opère par explosions, le développement de la société socialiste a'effectue par changements qualitatifs graduels sans crises.

En l'espace de 8 à 10 ans, écrit Staline, nous avons réalisé, dans l'agriculture de notre pays, le passage du régime bourgeois, du régime de l'exploitation paysanne individuelle, au régime kolkhozien socialiste. Ce fut une révolution qui a liquidé l'ancien régime économique bourgeois à la campagne et créé un régime nouveau, socialiste. Cependant, cette transformation radicale ne s'est pas faite par voie d'explosion, c'est-à-dire par le renversement du pouvoir existant et la création d'un pouvoir nouveau, mais par le passage graduel de l'ancien régime bourgeois à la campagne à un régime nouveau. On a pu le faire parce que c'était une révolution par en haut, parce que la transformation radicale a été réalisée sur l'initiative du pouvoir existant, avec l'appui de la masse essentielle de la paysannerie. (Staline : « A propos du marxisme en linguistique », dans Derniers écrits, p. 35-36. Editions Sociales.)

De même encore le passage du socialisme au communisme est un changement qualitatif, mais qui s'effectue sans crises, parce qu'en régime socialiste les hommes, armés de la science marxiste, sont maîtres de leur histoire, et parce que la société socialiste n'est pas formée de classes hostiles, antagonistes.

On voit ainsi qu'il faut étudier dans chaque cas le caractère spécifique que prend le changement qualitatif. Il ne faut pas identifier mécaniquement tout changement qualitatif à une explosion. Mais, quelle que soit la forme que revêt le changement qualitatif, il n'y a jamais de changement qualitatif non préparé. Ce qui est universel, c'est le lien nécessaire entre changement quantitatif et changement qualitatif.

III. Dans la nature

Considérons un litre d'eau. Divisons ce volume en deux parties égales; la division ne change nullement la nature du corps; un demi-litre d'eau, c'est toujours de l'eau. Nous pouvons ainsi continuer la division, obtenant chaque fois des fractions plus petites : un dé à coudre, une tête d'épingle... c'est toujours de l'eau. Aucun changement qualitatif. Mais vient un moment où nous atteignons la molécule d'eau [Un corps, quel qu'il soit, est composé de molécules. La molécule est la plus petite quantité d'une combinaison chimique donnée. Elle est elle-même constituée d'atomes : un atome est la plus petite partie d'un élément pouvant entrer en combinaison. Les molécules d'un corps, simple (oxygène, hydrogène, azote...) renferment des atomes identiques (d'oxygène, d'hydrogène, d'azote...) Les molécules d'un corps composé (eau, sel de cuisine, benzine) contiennent des atomes des divers corps composants.] : elle comporte deux atomes d'hydrogène et un atome d'oxygène. Pouvons-nous poursuivre la division, dissocier la molécule ? Oui, par une méthode appropriée... mais alors ce n'est plus de l'eau ! C'est de l'hydrogène et de l'oxygène. L'hydrogène, l'oxygène obtenus par la division d'une molécule d'eau n'ont pas les propriétés de l'eau. Chacun sait que l'oxygène entretient la flamme, mais que l'eau éteint les incendies.

Cet exemple est une illustration de la troisième loi de la dialectique : le changement quantitatif (ici : la division graduelle du volume d'eau) entraîne nécessairement un changement qualitatif (libération soudaine de deux corps qualitativement différents de l'eau).

La nature est prodigue de tels processus.

... dans la nature, d'une façon nettement déterminée pour chaque cas singulier, les changements qualitatifs ne peuvent avoir lieu que par addition ou retrait quantitatifs de matière ou de mouvement (comme on dit : d'énergie). (Engels : Dialectique de la nature, p. 70. Editions Sociales.)

Engels donne lui-même nombre d'exemples.

Soit l'oxygène : si, au lieu des deux atomes habituels, trois atomes s'unissent pour former une molécule, nous avons de l'ozone, corps qui par son odeur et ses effets se distingue d'une façon bien déterminée de l'oxygène ordinaire. Et que dire des proportions différentes dans lesquelles l'oxygène se combine à l'azote ou au soufre et dont chacune donne un corps qualitativement différent de tous les autres ! Quelle différence entre le gaz hilarant (protoxyde d'azote N2O) et l'anhydride azotique (pentoxyde d'azote N2O5) ! Le premier est un gaz, le second, à la température habituelle, un corps solide et cristallisé. Et pourtant toute la différence dans la combinaison chimique consiste en ce que le second contient cinq fois plus d'oxygène que le premier. Entre les deux se rangent encore trois autres oxydes d'azote (NO, N2O3, NO2), qui tous se différencient qualitativement des deux premiers et sont différents entre eux. (Engels : Dialectique de la nature, p. 72. Editions Sociales.)

C'est ce lien nécessaire entre quantité et qualité qui a permis à Mendéléiev de faire une classification des éléments chimiques [L'élément est la partie commune à toutes les variétés d'un corps simple et aux composés qui en dérivent. Ex. : le soufre se conserve dans toutes les variétés de soufre et dans les composés de soufre. Il y a 92 éléments naturels : ils se conservent lors des réactions chimiques entre les corps. Mais dans certaines conditions, il y a transmutation d'éléments (radioactivité).] : les éléments sont rangés par poids atomiques croissants. [Le poids atomique d'un élément représente le rapport du poids de l'atome de cet élément au poids de l'atome d'un élément type (hydrogène ou oxygène).] Cette classification quantitative des éléments, du plus léger (l'hydrogène) au plus lourd (l'uranium), fait apparaître leurs différences qualitatives, leurs différences de propriétés. La classification ainsi établie comportait pourtant des cases vides : Mendéléiev en conclut qu'il y avait ainsi des éléments qualitativement nouveaux à découvrir dans la nature ; il décrivit à l'avance les propriétés chimiques d'un de ces éléments, qui par la suite devait être effectivement découvert. Grâce à la classification méthodique de Mendéléiev, on a pu prévoir et obtenir artificiellement plus de dix éléments chimiques qui n'existaient pas dans la nature.

La chimie nucléaire (qui étudie le noyau de l'atome), en même temps qu'elle augmentait considérablement le champ de nos connaissances, a permis de mieux comprendre toute l'importance du lien nécessaire entre quantité et qualité. C'est ainsi que Rutherford, bombardant des atomes d'azote avec des hélions (corpuscules atomiques produits par la désintégration de l'atome de radium), réalisa la transmutation des atomes d'azote en atomes d'oxygène. Remarquable changement qualitatif. Or l'étude de ce changement a montré qu'il est conditionné par un changement quantitatif : sous l'effet de l'hélion, le noyau d'azote — qui comporte 7 protons [Le proton et le neutron sont les constituants du noyau de l'atome.] — en perd un ; mais il « fixe » les 2 protons du noyau d'hélion. Cela donne un noyau de 8 protons, c'est-à-dire un noyau d'oxygène.

Les sciences de la vie pourraient de même nous proposer une foison d'exemples. Le développement de la nature vivante en effet n'est pas assimilable à une répétition pure et simple des mêmes processus : un tel point de vue rend l'évolution inintelligible ; c'est en somme celui de la génétique classique (notamment de Weismann) pour qui le devenir de l'être vivant est tout entier et par avance contenu dans une substance héréditaire (les gènes), elle-même soustraite à tout changement et indifférente à l'action du milieu. Impossible alors de comprendre l'apparition du nouveau. En fait le développement de la nature vivante s'explique par une accumulation de changements quantitatifs qui se transforment en changements qualitatifs. Voilà pourquoi Engels écrivait :

... folie de vouloir expliquer la naissance, fût-ce d'une seule cellule, en partant directement de la matière inerte au lieu de l'albumine vivante non différenciée, de croire qu'avec un peu d'eau puante on pourra contraindre la nature à faire en vingt-quatre heures ce qui lui a coûté des millions d'années. (Dialectique de la nature : p. 305. (Mot souligné par nous. G. B.-M. C.))

On remarquera que ce développement à la fois quantitatif et qualitatif de la nature vivante est propre à faire comprendre ce qu'on entend, en dialectique, par passage du simple au complexe, de l’inférieur au supérieur. Les espèces qu'engendre l'évolution sont en effet de plus en plus complexes; la structure des êtres vivants s'est différenciée de plus en plus. De même, à partir de l'œuf, se forment un grand nombre d'organes, qualitativement distincts, ayant chacun sa fonction particulière : la croissance d'un être vivant n'est donc pas simple multiplication de cellules, mais processus qui passe par de nombreux changements qualitatifs.

Si nous abordons l'étude du système nerveux et la psychologie nous retrouvons la loi quantité-qualité sous les formes les plus diverses.

Par exemple : la sensation (sensation de lumière, de chaleur, sensation auditive, tactile, etc.), qui est un phénomène propre au système nerveux, n'apparaît que si l'excitation, c'est-à-dire l'action physique de l'excitant sur le système nerveux, atteint un certain niveau quantitatif qu'on appelle seuil. Ainsi, une excitation lumineuse ne peut se transformer en sensation que si elle a une durée et une intensité minima. Le seuil de la sensation est le point où le bond s’opère de la quantité de l'excitant à la qualité de la réaction : au-dessous du seuil, il n'y a pas encore sensation, l'excitant étant trop faible.

De même, c'est par la pratique répétée que le concept se constitue, à partir des sensations.

La continuation de la pratique sociale entraîne dans la pratique des hommes la répétition multiple de choses qu'ils perçoivent par leurs sens et qui produisent sur eux un effet; en conséquence, il se produit dans le cerveau de l'homme un bond dans le processus de la connaissance, le concept surgit. (Mao Tsétoung : « A propos de la pratique », dans Cahiers du communisme, n° 2, février 1951, p. 242.)

La sensation est en effet un reflet partiel de la réalité : elle ne nous en livre que les aspects extérieurs. Mais les hommes, par la pratique sociale répétée, par le travail, approfondissent cette réalité; ils conquièrent l'intelligence des processus internes, qui leur échappaient d'abord; ils accèdent aux lois qui, par delà l'apparence, expliquent le réel. Cette conquête, c'est le concept, qualitativement nouveau par rapport aux sensations bien que celles-ci soient, en très grand nombre, nécessaires à l'élaboration du concept. Par exemple, le concept de chaleur n'aurait jamais pu se constituer si les hommes n'avaient pas eu, dans des circonstances infiniment nombreuses et variées, la sensation de chaleur. Mais pour passer des sensations au concept actuel de chaleur, comme forme d'énergie, il fallait une pratique sociale millénaire, qui a rendu possible l'assimilation des propriétés fondamentales de la chaleur : les hommes ont appris à « faire du feu », à utiliser ses effets calorifiques de cent façons pour la satisfaction de leurs besoins ; puis beaucoup plus tard ils ont appris à mesurer une quantité de chaleur, à transformer la chaleur en travail, le travail en chaleur, etc.

De même le passage de l'arpentage, né des besoins sociaux (mesurer les terres), à la géométrie (science des figures abstraites) est une transformation des sensations, progressivement accumulées dans la pratique, en concepts.

Même chose pour les principes de la logique, qui, aux yeux des métaphysiciens, sont des idées innées. Par exemple, cet axiome universellement répandu « le tout est plus grand que la partie, la partie est plus petite que le tout », est, en, tant que figure de logique, un produit qualitativement nouveau d'une pratique qui s'imposa aux sociétés les plus anciennes sous diverses formes : il faut moins de nourriture pour alimenter un homme que pour en alimenter vingt.

Lénine écrit, dans ses Cahiers philosophiques :

L'activité pratique de l'homme a dû amener des milliards de fois la conscience de l'homme à répéter différentes figures logiques pour que ces figures puissent prendre la valeur d'axiomes. [Les « axiomes » sont les vérités les plus générales et les plus fondamentales de la science mathématique. L'idéalisme y voit une révélation de l'esprit. Mais comme toute vérité, les axiomes sont le fruit d'une laborieuse conquête.]

Et encore :

La pratique de l'homme, en se répétant des milliards de fois, se fixe dans la conscience de l'homme en figures de logique.

C'est le troisième trait de la dialectique qui nous met sur la voie d'une interprétation rationnelle de l’invention ; le métaphysicien considère l'apparition d'idées nouvelles, l'invention comme une sorte de révélation divine ; ou bien il l'attribue au hasard. L'invention (dans les techniques, les sciences, les arts, et ailleurs) n'est-elle pas plutôt un changement qualitatif qui s'opère dans le reflet mental de la réalité et qui est préparé par l'accumulation de petits changements insignifiants de la pratique humaine ? C'est pourquoi les grandes découvertes ne sont faites que lorsque sont réalisées les conditions objectives qui les rendent possibles.

Les derniers exemples que nous avons choisis (passage de la sensation au concept; invention suscitée par une longue pratique) nous permettent de souligner un aspect important du processus quantité-qualité. Le passage de l'état qualitatif ancien à l'état qualitatif nouveau est, en effet, très souvent un progrès. C'est donc un passage de l'inférieur au supérieur. Il en est ainsi quand l'homme dépasse la sensation (forme inférieure de connaissance) pour accéder au concept (forme supérieure de connaissance). Mais il en est ainsi également dans le passage qualitatif du non-vivant au vivant ; un tel changement d'état constitue un progrès décisif. Le mouvement qui aboutit à de telles transformations qualitatives est donc bien, comme l'écrit Staline, « un mouvement progressif, ascendant ». [Staline : Matérialisme dialectique et matérialisme historique, p. 6.]

Nous allons voir qu'il en est ainsi également dans le développement des sociétés.

IV. Dans la société

Nous avons constaté dans la leçon précédente que, comme la nature, la société est mouvement.

Ce mouvement procède des changements quantitatifs au changement qualitatif.

C'est ce qu'avait compris Lénine lorsque encore étudiant, en 1887, à l'Université de Kazan, et déjà acquis à l'action révolutionnaire contre le tsarisme, il répondait au commissaire de police, qui lui disait : « Vous vous heurtez à un mur » — « Un mur ? oui, mais il est pourri ! une poussée et il s'écroule ». Le tsarisme en effet, comme le mur sous l'effet inexorable de la pluie, avait pourri d'année en année ; Lénine comprenait que le changement qualitatif (l'écroulement du régime) était proche.

Les transformations qualitatives de la société sont ainsi préparées par de lents processus quantitatifs.

La révolution (changement qualitatif) est donc le produit historique nécessaire d'une évolution (changement quantitatif). Staline a très fortement défini l'aspect quantitatif et l'aspect qualitatif du mouvement social :

La méthode dialectique enseigne que le mouvement prend deux formes : la forme évolutive et la forme révolutionnaire.

Le mouvement est évolutif quand les éléments progressistes poursuivent spontanément leur travail quotidien et apportent dans le vieil ordre de choses de menus changements quantitatifs.

Le mouvement est révolutionnaire quand ces mêmes éléments s'unissent, se pénètrent d'une idée commune et s'élancent contre le camp ennemi pour anéantir jusqu'à la racine le vieil ordre de choses, apporter dans la vie des changements qualitatifs, instituer un nouvel ordre de choses.

L'évolution prépare la révolution et crée pour elle un terrain favorable, tandis que la révolution achève l'évolution et contribue à son action ultérieure. (Staline : « Anarchisme ou socialisme ? », dans Œuvres, t. I, p. 251 et 252. Editions Sociales, Paris, 1953. On évoquera les vers d'Eluard : Ils n'étaient que quelques-uns. Ils furent foule soudain.)

Et Staline illustre cette analyse par les événements de 1905. Aux journées de décembre 1905, le prolétariat « l'échiné redressée attaqua les dépôts d'armes et marcha à l'assaut de la réaction ». Mouvement révolutionnaire préparé par la longue évolution des années antérieures « quand le prolétariat, dans le cadre d'une évolution « pacifique », se contentait de grèves isolées et de la création de petits syndicats ».

De la même façon, la Révolution française de 1789 fut préparée par une lutte de classes séculaire. En quelques années (1789, 1790...) se produisirent en France des changements qualitatifs considérables qui n'auraient pas été possibles sans l'accumulation graduelle de changements quantitatifs, c'est-à-dire sans les innombrables luttes partielles par lesquelles la bourgeoisie attaqua la féodalité jusqu'à l'assaut décisif et à l'installation des capitalistes au pouvoir.

Quant à la Révolution socialiste d'Octobre 1917, on lira dans l’Histoire du Parti communiste (bolchevik) de l’U.R.S.S. comment ce prodigieux changement qualitatif, la plus grande date de l'histoire, fut préparée par une série de changements quantitatifs. Si l'on veut se limiter à la période 1914-1917, qu'on étudie les chapitres VI et VII : ils montrent par quelle voie le mouvement des masses s'amplifie dans ces années cruciales jusqu'à la prise du pouvoir par les Soviets.

Il convient d'observer ici (comme nous l'avons fait à la fin du point III de cette leçon), que le passage de l'état qualitatif ancien au nouvel état qualitatif constitue un progrès. L'état capitaliste est supérieur à l'état féodal ; l'état socialiste est supérieur à l'état capitaliste. La révolution assure le passage de l'inférieur au supérieur. Pourquoi ? Parce qu'elle fait concorder le régime économique de la société avec les exigences du développement des forces productives.

Il est très important de ne jamais séparer l'aspect qualitatif et l'aspect quantitatif du mouvement social et de les considérer dans leur lien nécessaire. Ne voir que l'un ou l'autre, c'est commettre une erreur fondamentale.

Ne voir que l'évolution, c'est tomber dans le réformisme, pour qui les transformations de la société sont réalisables sans révolution. En fait, le réformisme est une conception bourgeoise ; il désarme la classe ouvrière en lui donnant à croire que le capitalisme disparaîtra sans lutte. Le réformisme est l'adversaire de la révolution puisqu'il préconise

le raccommodage partiel du régime périclitant en vue de diviser et d'affaiblir la classe ouvrière, en vue de maintenir le pouvoir de la bourgeoisie contre le renversement de ce pouvoir par la voie révolutionnaire. (Lénine : « Le Réformisme dans la social-démocratie russe », dans Marx, Engels, Marxisme, p. 251. Editions en langues étrangères, Moscou, 1947.)

Le réformisme est répandu par les chefs socialistes, comme Jules Moch, comme Blum qui se proclamait « gérant loyal du capitalisme ». C'était la position de Kautsky, pour qui le capitalisme impérialiste devait de lui-même se transformer en socialisme. Ces falsificateurs du marxisme invoquent, au mépris de la dialectique, une prétendue « loi générale de l'évolution harmonieuse ». Ainsi justifient-ils leur trahison des intérêts de la classe ouvrière. Leur programme, c'est

... la guerre à l'idée de révolution, à « l'espoir » d'une révolution (« espoir » qui paraît confus au réformiste, car il ne comprend pas la profondeur des antagonismes économiques et politiques actuels) ; la guerre à toute activité consistant à organiser les forces et à préparer les esprits pour la révolution. (Lénine : « Le réformisme dans la social-démocratie russe » dans Marx, Engels, Marxisme, p. 262.)

A l'opposé, il est une autre conception tout aussi antidialectique et par conséquent contre-révolutionnaire : c'est l’aventurisme, qui caractérise notamment anarchistes et blanquistes. L'aventurisme consiste à nier la nécessité de préparer le changement qualitatif (la révolution) par l'évolution quantitative. Conception tout aussi métaphysique que la précédente, puisqu'elle ne voit qu'un aspect du mouvement social.

Vouloir la révolution sans en vouloir les conditions, c'est évidemment la rendre impossible. Aventurisme (révolutionnarisme) et réformisme sont donc identiques quant au fond.

Mais les aventuristes font illusion par la « phrase » gauchiste. Ils parlent d'action à tout propos, mais c'est pour mieux empêcher la véritable action. En effet, ils méprisent les actions modestes, les petits changements quantitatifs, pourtant nécessaires aux transformations décisives.

Au tome IV de ses Œuvres, p. 129, Maurice Thorez fait la critique d'un certain nombre de facteurs communistes qui, en 1932, dans divers départements, avaient pris position contre une pétition revendicative adressée par l'ensemble de leurs collègues des P.T.T. aux parlementaires. Ils disaient aux pétitionnaires : « Adhérez d'abord au syndicat unitaire (C.G.T.U.), sinon votre pétition ne sert à rien ». Maurice Thorez explique :

On ne doit pas mépriser la pétition, même en lui opposant une phrase sur « l'action de masse ». La pétition est une forme — sans doute élémentaire — de l'action de masse. Elle est tout à la fois un moyen de pression sur le destinataire et un élément de rassemblement et d'organisation pour les signataires.

Dans le cas qui nous intéresse, la pétition est une forme organisée de la protestation des salariés contre leur Etat-patron et contre ceux qui, parlementaires, sont censés détenir une parcelle de la puissance de l'Etat.

La pétition peut avoir et aura une portée réelle sur les pouvoirs publics si, au lieu de la condamner, les éléments révolutionnaires y participent, s'ils expliquent patiemment et fraternellement à leurs compagnons de travail que la pétition n'est qu'un des nombreux moyens de lutte, qu'il en est d'autres complétant et appuyant la pétition et que, par exemple, une manifestation réalisée opportunément dans le département, dans la région, voire dans le pays, par toute la corporation, donnera du poids aux signatures.

Maurice Thorez fait observer que la pétition

aide à la réalisation du front unique à la base. On imagine facilement les conversations qui s'engagent, à propos de chaque signature, entre compagnons de travail unitaires, confédérés, autonomes ou inorganisés. Chacun exprime son opinion, dit ses préférences. Cependant, chacun estime que la manifestation consciente de l'immense majorité, peut-être même de la totalité des postiers, aura un effet certain. Il est évident que le syndiqué unitaire, tout en signant et en faisant signer, a formulé son avis sur l'action à développer. Il a proposé, par exemple, l'élection de comités pour le pétitionnement. Il a signé l'application éventuelle des règlements. Il a parlé de la possibilité d'une grève! Son camarade confédéré ou inorganisé l'a écouté, lui a présenté des objections, a sollicité des explications plus complètes. C'est un premier rapprochement à la base en vue d'une action commune qui portera ses fruits.                                ?-

Il faut non pas

bavarder sur « l'action de masse », mais apprendre à susciter, à organiser, à soutenir les formes les plus modestes de la protestation des masses afin de pouvoir parvenir avec les prolétaires, et à leur tête, aux formes les plus élevées de la lutte des classes. (Maurice Thorez : Œuvres, L. II, t. IV, p. 129, 130, 131. Editions Sociales, Paris, 1951.)

C'est en effet dans ces luttes partielles que les travailleurs s'éduquent, accumulant une irremplaçable expérience. L'action quotidienne pour une revendication modeste, mais commune, ouvre la voie à une action de plus vaste portée. La constitution de 'comités de base, où les travailleurs discutent et décident fraternellement des objectifs et des moyens, voilà la condition du front unique. Comment obtenir des changements décisifs si ce patient travail n'est pas effectué ? De la même façon, par l'accumulation de leurs millions de signatures, les braves gens ont fini par « décrocher » la signature présidentielle qui fit sortir Henri Martin du bagne.

C'est ainsi que la troisième loi de la dialectique montre sa portée pratique, sa fécondité. Elle éclaire les perspectives actuelles, en nous donnant la certitude scientifique que la réalisation du front unique et le rassemblement de la nation française autour de la classe ouvrière seront des conséquences nécessaires des changements quantitatifs qui s'accomplissent dans les luttes quotidiennes, au prix des obscurs et patients efforts que les travailleurs les plus conscients poursuivent dans leurs entreprises et leurs bureaux. L'ampleur formidable des grèves d'août 1953 fut précisément la conséquence des innombrables actions locales qui s'étaient développées partout pendant les mois qui précédèrent. Au plus fort du mouvement d'août, un responsable syndical exposait comment des travailleurs qui, dix jours plus tôt, paraissaient indifférents à toute argumentation, étaient désormais parmi les plus résolus : « Décidément rien n'est jamais perdu... » concluait-il. Et c'est vrai : rien ne se perd des efforts poursuivis dans le sens de l'histoire, des explications données, des éclaircissements apportés. L'accumulation quantitative prépare la transformation qualitative, même alors qu'il n'y paraît pas.

Voilà pourquoi il est erroné de penser que la politique réactionnaire des politiciens bourgeois durera « encore longtemps » sous prétexte que la majorité de l'Assemblée « est pour eux ». Il est faux de dire que la France est « un pays fini », voué à végéter sous la tutelle américaine. De toutes parts s'accumulent les forces qui mettront un terme à la politique de déshonneur, et aux entreprises des corrompus. De toutes parts, jour après jour, s'accumulent les forces qui renverseront un jour le cours des événements et replaceront la France dans le vrai jour de sa grandeur. C'est le peuple qui aura le dernier mot. Dire qu'en France « une autre politique est possible » que celle de la bourgeoisie réactionnaire et antinationale, ce n'est pas céder aux illusions, c'est énoncer une vérité scientifique.

V. Conclusion

Commentant le troisième trait de la dialectique, Staline observe : « Par conséquent, pour ne pas se tromper en politique, il faut être un révolutionnaire, et non un réformiste ». L'attitude révolutionnaire est seule dialectique puisqu'elle reconnaît la nécessité objective des changements qualitatifs, produits d'une évolution quantitative.

Le métaphysicien ou bien nie les changements qualitatifs, ou bien, s'il les admet, ne se les explique pas et les attribue soit au hasard soit au miracle. La bourgeoisie a tout intérêt à ces erreurs et elle les répand à profusion. Par exemple, la presse dite d'information présente au grand public les événements politiques et sociaux sans les liaisons internes qui les préparent et les rendent intelligibles. D'où cette idée « qu'il n'y a pas à comprendre ».

Le dialecticien, au contraire, comprend le mouvement de la réalité comme unissant nécessairement changements quantitatifs et changements qualitatifs et il les unit dans sa pratique. Le gauchiste qui n'a que des phrases « révolutionnaires » à la bouche ne fait rien dans l'attente perpétuelle où il est du moment décisif de « La Révolution ». Le réformiste, précisément parce qu'il croit que l'évolution « naturelle » transforme la société, ne lutte même pas pour les réformes qu'il souhaite. Le dialecticien seul comprend qu'il faut lutter pour obtenir des réformes et qu'il est bon de le faire, car il sait que la révolution est liée à l'évolution. Seuls les révolutionnaires peuvent, par leur participation à l'action, donner un contenu réellement progressiste aux réformes. Seuls, parce que dialecticiens, ils peuvent unir autour d'eux, dans les petites, puis dans les grandes actions, les travailleurs abusés par le réformisme comme ceux que séduit la « phrase gauchiste ». Seul un dialecticien peut comprendre la valeur des changements quantitatifs graduels, la diversité des voies de la lutte pour le socialisme selon les conditions, en bref cette vérité que la révolution est un processus. Seuls des maîtres de la dialectique pouvaient guider les masses laborieuses dans les conquêtes du Front populaire et de la Libération. Abordant l'action la plus minime en révolutionnaire et non en réformiste, le dialecticien donne tout son sens aux justes paroles de L'Internationale :

Groupons-nous et demain

L'Internationale sera le genre humain.

La victoire universelle du prolétariat n'est pas une utopie, c'est une certitude objectivement fondée.

Remarques

a) Nous avons dit : les changements quantitatifs insignifiants conduisent à des changements qualitatifs radicaux.

Cela signifie qu'on ne peut séparer la quantité de la qualité, la qualité de la quantité, et qu'il est arbitraire de les isoler (comme le fait par exemple le métaphysicien Bergson pour qui la matière est quantité pure et l'esprit qualité pure). La réalité est à la fois quantitative et qualitative. Et il faut bien comprendre que le changement qualitatif est passage d'une qualité à une autre. La qualité « liquide » devient qualité « gaz » quand le liquide atteint par accumulation quantitative une certaine température.

Même en mathématiques (dont les métaphysiciens voudraient faire une science de la seule quantité) la quantité et la qualité sont inséparables. Additionner des nombres entiers (5+7+3...), c'est un processus quantitatif ; mais il a un aspect qualitatif car les nombres entiers sont des nombres d'une certaine espèce, qui ont une qualité différente des nombres fractionnaires, des nombres algébriques, etc., etc.. La diversité qualitative des nombres est considérable : chaque espèce a ses propriétés. Additionner des nombres entiers, ou des nombres fractionnaires, ou des nombres algébriques, c'est, dira-t-on, toujours additionner; oui, mais l'addition porte chaque fois sur des qualités différentes. De même : additionner 5 chapeaux ou additionner 5 locomotives, c'est toujours additionner, mais les objets sont qualitativement très différents. La quantité est toujours quantité de quelque chose, elle est quantité d'une qualité.

b) La quantité se change en qualité. Mais réciproquement la qualité se change en quantité, puisqu'elles sont inséparables.

Exemple : les rapports de production capitalistes, à partir d'un certain moment, freinent le développement quantitatif des forces productives, ou même entraînent leur régression. La transformation qualitative des rapports de production se traduit par la socialisation des forces productives qui ainsi prennent un essor nouveau. Conséquence : les forces productives vont connaître un grand développement quantitatif.

QUESTIONS DE CONTROLE

1.    Qu'est-ce qu'un changement qualitatif ?

2.    Montrez, à l'aide d'exemples précis, qu'il y a un lien nécessaire entre changement quantitatif (accroissement ou diminution) et changement qualitatif.

3.    En quoi le troisième trait de la dialectique permet-il au militant ouvrier de mieux œuvrer à la réalisation du front unique ?

 

Cinquième leçon. — Le quatrième trait de la dialectique : la lutte des contraires (I)

 

I. La lutte des contraires est le moteur de tout changement. Un exemple

II. Le quatrième trait de la dialectique

III. Caractères de la contradiction

a)  La contradiction est interne

b)  La contradiction est novatrice

c)  L'unité des contraires

Questions de contrôle

 

I. La lutte des contraires est le moteur de tout changement. Un exemple

Nous avons vu que toute réalité est mouvement, et que ce mouvement, qui est universel, revêt deux formes : quantitative et qualitative, nécessairement liées entre elles. Mais pourquoi y a-t-il mouvement ? Quel est le moteur du changement et, en particulier, de la transformation de la quantité en qualité, du passage d'une qualité à une qualité nouvelle ?

Répondre à cette question, c'est énoncer le quatrième trait de la dialectique, la loi fondamentale de la dialectique, celle qui nous donne la raison du mouvement.

Un exemple très concret va faire apparaître cette loi.

J'étudie la philosophie marxiste, le matérialisme dialectique. Ceci n'est possible que si tout à la fois j'ai conscience de mon ignorance et j'ai la volonté de la surmonter, la volonté de conquérir le savoir. Le moteur de mon étude, la condition absolue du progrès dans l'étude, c'est la lutte entre mon ignorance et mon désir de la surmonter, c'est la contradiction entre la conscience que j'ai de mon ignorance et la volonté que j'ai d'en sortir. Cette lutte des contraires, cette contradiction n'est pas extérieure à l'étude. Si je progresse, c'est dans la mesure même où sans cesse cette contradiction se pose. Certes, chacune des acquisitions qui jalonnent -mon étude est solution de cette contradiction (je sais aujourd'hui ce que j'ignorais hier) ; mais aussitôt s'ouvre une contradiction nouvelle entre ce que je sais... et ce que j'ai conscience d'ignorer; d'où un nouvel effort dans l'étude, et une nouvelle solution, un nouveau progrès. Celui qui croit tout savoir ne progressera jamais puisqu'il ne cherchera pas à surmonter son ignorance. Le principe de ce mouvement qu'est l'étude, le moteur du passage graduel d'un savoir moindre à un savoir plus grand, c'est donc bien la lutte des contraires, la lutte entre mon ignorance (d'une part) et (d'autre part) la conscience que je dois surmonter mon ignorance.

II. Le quatrième trait de ta dialectique

Contrairement à la métaphysique, la dialectique part du point de vue que les objets et les phénomènes de la nature impliquent des contradictions internes, car ils ont tous un côté négatif et un côté positif, un passé et un avenir, tous ont des éléments qui disparaissent ou qui se développent ; la lutte de ces contraires, la lutte entre l'ancien et le nouveau, entre ce qui meurt et ce qui naît, entre ce qui dépérit et ce qui se développe, est le contenu interne du processus de développement, de la conversion des changements quantitatifs en changements qualitatifs. (Staline : Matérialisme dialectique et matérialisme historique, p. 7.)

L'étude de la contradiction comme principe du développement va nous permettre de dégager ses principaux caractères : la contradiction est interne; elle est novatrice ; il y a unité des contraires.

III. Caractères de la contradiction

a) La contradiction est interne.

Toute réalité est mouvement, nous l'avons vu. Or il n'y a pas de mouvement qui ne soit le produit d'une contradiction, d'une lutte de contraires. Cette contradiction, cette lutte est interne, c'est-à-dire qu'elle n'est pas extérieure au mouvement considéré, mais qu'elle en est l'essence.

Est-ce là une affirmation arbitraire ? Non. Un peu de réflexion montre en effet que s'il n'y avait aucune contradiction dans le monde, celui-ci ne changerait pas. Si la graine n'était que la graine, elle resterait la graine, indéfiniment ; mais elle porte en elle-même le pouvoir de changer puisqu'elle sera plante. La plante sort de la graine, et son éclosion implique la disparition de la graine. Il en est ainsi de toute réalité ; si elle change, c'est qu'elle est, dans son essence, à la fois elle-même et autre chose qu'elle-même. Pourquoi la vie, après avoir donné ses fleurs et ses fruits, décline-t-elle jusqu'à la mort ? Parce qu'elle n'est pas que la vie. La vie se transforme en la mort parce que la vie porte une contradiction interne, parce qu'elle est lutte quotidienne contre la mort (à chaque instant des cellules meurent, d'autres les remplacent, jusqu'au jour où la mort l'emportera). Le métaphysicien oppose la vie à la mort comme deux absolus, sans voir leur unité profonde, unité de forces contraires. Un univers absolument vide de toute contradiction serait condamné à se répéter : jamais rien de nouveau ne pourrait survenir. La contradiction est donc interne à tout changement.

La cause fondamentale du développement des choses ne se trouve pas en dehors, mais au dedans des choses, dans la nature contradictoire inhérente aux choses elles-mêmes. Toute chose, tout phénomène a ses contradictions internes inhérentes. Ce sont elles qui enfantent le mouvement et le développement des choses. Les contradictions inhérentes aux choses et aux phénomènes sont les causes fondamentales de leur développement... (Mao Tsétoung : « A propos de la contradiction », dans les Cahiers du communisme, n° 7-8 août 1952, p. 780-781. [Expression soulignée par nous. G. B.- M. C.])

Lénine disait déjà : « Le développement est la lutte des contraires ». (Lénine : Matérialisme et empiriocriticisme.)

N'est-il pas vrai, pour reprendre l'exemple de l'homme qui étudie, que cet homme est tout à la fois ignorance et besoin d'apprendre? En tant qu'il étudie, il est lutte de ces deux forces contraires. C'est bien là l'essence de l'homme qui étudie (l'essence : la nature profonde).

Si nous revenons au processus examiné dans la précédente leçon : la transformation de l'eau soit en glace soit en vapeur d'eau, nous constatons qu'une telle transformation s'explique par la présence d'une contradiction interne : contradiction entre les forces de cohésion des molécules d'eau d'une part, et d'autre part, le mouvement propre à chaque molécule (énergie cinétique qui pousse les molécules à se disperser) ; contradiction entre les forces de cohésion et les forces de dispersion. Bien sûr, quand on se borne à considérer l'eau à l'état liquide, entre 0 degré et 100 degrés, cette lutte n'apparaît pas, tout semble calme, inerte. Ce qui apparaît, c'est la stabilité de l'état liquide. L'aspect apparent (le phénomène) dissimule la réalité profonde, l'essence, c'est-à-dire la lutte entre forces de cohésion et forces de dispersion. Cette contradiction interne, voilà le contenu réel de l'état liquide. Et c'est cette contradiction qui explique la transformation soudaine de l'eau liquide en eau solide ou en vapeur d'eau. Le passage qualitatif à un nouvel état n'est possible que par la victoire de l'une des forces contraires sur l'autre. Victoire des forces de cohésion dans le passage du liquide au solide; victoire des forces de dispersion dans le passage du liquide au gazeux. Victoire qui n'anéantit pas les forces contraires, mais qui change en quelque sorte leur « signe » : dans l'état solide, c'est le mouvement des molécules qui est l'aspect négatif (ou secondaire) ; dans l'état gazeux, c'est la tendance à la cohésion qui est l'aspect négatif (ou secondaire).

L'eau, quel que soit son état du moment, est donc lutte de forces contraires, qui sont des forces internes, — et par là s'expliquent ses transformations.

Est-ce à dire que les conditions externes, environnantes, ne jouent aucun rôle ? Non. L'étude de la première loi de la dialectique (tout se tient) nous a montré qu'on ne doit jamais isoler une réalité de ses conditions environnantes. Dans le cas de l'eau, il y a une condition externe, nécessaire au changement d'état : c'est la diminution ou l'élévation de la température. L'élévation de température rend possible l'accroissement de l'énergie cinétique des molécules, donc de leur vitesse. Le refroidissement a l'effet inverse. Mais il ne faut pas perdre de vue que, s'il n'y avait pas des contradictions internes dans l'objet considéré (en l'occurrence : l'eau) — comme nous l'avons remarqué plus haut —, l'action des conditions externes serait inopérante. La dialectique considère donc comme essentielle la découverte des contradictions internes, inhérentes au processus étudié, et qui seules font comprendre la spécificité de ce processus.

Les contradictions inhérentes aux choses et aux phénomènes sont la cause fondamentale de leur développement alors que le lien mutuel et l'action réciproque d'une chose ou d'un phénomène avec ou sur les autres choses ou phénomènes sont des causes de second ordre. (Mao Tsétoung ; « A propos de la contradiction », dans Cahiers du communisme, n° 7-8, août 1952, p. 781. [Expression soulignée par nous. G. B. - M. C])

C'est là ce que l'esprit métaphysique ne peut admettre. Comme il ignore les contradictions internes, constitutives de la réalité et motrices de tout changement qualitatif, il est contraint d'expliquer tous les changements par des interventions externes. C'est-à-dire soit par des « causes » surnaturelles (Dieu « crée » la vie, la pensée, les royaumes), soit par des causes artificielles : il y a des hommes privilégiés qui détiennent le mystérieux pouvoir de faire changer les choses ; ce sont quelques « meneurs » qui « font » la révolution, qui « sèment la révolte », etc., etc.. C'est ainsi que certains idéologues réactionnaires ramènent la Révolution de 1789 à l'action catastrophique de quelques mauvais bergers. De même pour la Révolution socialiste d'Octobre 1917. La dialectique, au contraire, montre scientifiquement que l'issue révolutionnaire comme solution des problèmes qui se posent au développement social est inévitable s'il existe une contradiction interne, constitutive de cette société : contradiction entre classes antagonistes. La révolution est le produit de cette contradiction, qui passe par diverses étapes ; la révolution ne vient ni de Dieu ni de Satan.

Le rôle respectif des contradictions internes (causes fondamentales) et des conditions externes (causes de second ordre) est à retenir. Il permet en effet de comprendre, notamment, que « la révolution ne s'exporte pas ». Aucune transformation qualitative ne peut être le produit direct d'une intervention extérieure. C'est ainsi que l'existence et les progrès de l'Union soviétique ont transformé les conditions générales de la lutte du prolétariat dans les pays capitalistes. Mais ni l'existence ni les progrès de l'Union soviétique n'ont pouvoir d'engendrer le socialisme dans les autres pays : seul le développement de la lutte des classes propre à chaque pays capitaliste, le développement des contradictions internes qui caractérisent les pays capitalistes peut entraîner des changements révolutionnaires en ces pays. D'où la phrase souvent répétée de Staline : « Chaque pays, s'il le veut, fera lui-même sa révolution; et s'il ne le veut pas, il n'y aura pas de révolution ». Il en est ainsi du jeune enfant : tous les moyens que vous emploierez pour le faire marcher seront inutiles tant que son développement interne, organique ne lui permettra pas de marcher.

On voit donc que le caractère interne de la contradiction, sur lequel Staline insiste dans son énoncé du quatrième trait, a une signification pratique considérable.

b) La contradiction est novatrice.

Si nous reprenons l'énoncé stalinien de la loi, nous remarquons que la lutte des contraires est appréciée comme « lutte entre l'ancien et le nouveau, entre ce qui meurt et ce qui naît, entre ce qui dépérit et ce qui se développe ».

La lutte des contraires, en effet, se développe dans le temps. Et nous avons vu (troisième leçon) que, tout comme les sociétés, tout comme la nature vivante, l'univers physique a une histoire. Les changements qualitatifs mettent ainsi en évidence, à un moment donné du processus historique, des aspects nouveaux, qui sont le produit de la victoire sur l'ancien. Mais ceci n'est possible que parce que les forces du nouveau se sont développées contre l'ancien, au sein même de l'ancien. C'est au sein de la vieille société féodale et contre elle qu'ont grandi les nouvelles forces productives et les rapports de production correspondants, d'où devait sortir la société capitaliste. De même, c'est dans l'enfant et contre lui que grandit l'adolescent ; c'est dans et contre l'adolescent que mûrit l'adulte.

Il ne suffit donc pas de constater le caractère interne de la contradiction. Il faut aussi voir que cette contradiction est lutte entre l'ancien et le nouveau. C'est au sein de l'ancien que naît le nouveau; c'est contre l'ancien qu'il grandit. La contradiction se résout quand le nouveau l'emporte définitivement sur l'ancien. Alors apparaît le caractère novateur, la fécondité des contradictions internes. L'avenir se prépare dans la lutte contre le passé. Pas de victoire sans lutte.

Le métaphysicien méconnaît la puissance novatrice de la contradiction. Pour lui, la contradiction ne peut rien apporter de bon. Comme il a une conception statique, immobiliste de l'univers, comme il veut que l'être (nature ou société) soit toujours identique, la contradiction est pour lui synonyme d'absurdité. Il s'emploie à l'écarter. Ainsi les crises économiques qui, pour les dialecticiens, sont le signe apparent des contradictions internes fondamentales du capitalisme sont, pour le métaphysicien, des malaises passagers. De même, la lutte des classes est un fâcheux accident dû à la malveillance des « meneurs ».

Le dialecticien sait que, là où se développe une contradiction, là est la fécondité, là est la présence du nouveau, la promesse de sa victoire. La lutte des classes est annonciatrice d'une société nouvelle. En toutes circonstances, le dialecticien crée les conditions favorables au développement de cette lutte féconde; la résistance des forces du passé ne l'effraie point, car il sait que les forces d'avenir se trempent dans la lutte, comme l'atteste toute l'histoire du mouvement ouvrier. C'est au contraire la tâche essentielle de la social-démocratie que de détourner les forces révolutionnaires de la lutte ; c'est ainsi qu'elle travaille à les corrompre, à les stériliser.

L'histoire* des sciences et des arts est prodigue en exemples montrant avec éclat la fécondité de la contradiction. Les grandes découvertes sont le produit d'une contradiction résolue entre les vieilles théories et les faits expérimentaux nouveaux. Exemple : l'expérience de Torricelli a suscité une contradiction féconde entre le fait constaté (le mercure contenu dans le tube renversé sur la cuve descend jusqu'à un certain niveau qui varie selon l'altitude ; au-dessus c'est le vide), et la vieille idée partout enseignée (« la nature a horreur du vide »). La vieille idée est impuissante, en effet, à expliquer pourquoi le niveau du mercure dans le tube varie avec l'altitude. C'est la découverte de la pression atmosphérique qui résout la contradiction.

Tout changement qualitatif est la solution féconde d'une contradiction.

La fécondité de la contradiction apparaît bien dans les livres de Gorki. C'est en luttant contre ses préjugés de vieille femme résignée à l'oppression que La Mère de Gorki se transforme en révolutionnaire. (Contradiction interne qui se développe grâce aux conditions externes : l'exemple de son fils, combattant révolutionnaire). De même Pierre Zalomov, l'initiateur de la manifestation ouvrière du 1er mai 1902 à Sormovo, le héros du livre de Gorki, déclara fièrement au tribunal tsariste :

Torturés par le désaccord entre la vie à laquelle ils aspirent et celle qui leur est faite dans la société actuelle, les ouvriers sont conduits à chercher les moyens à utiliser pour sortir de la situation abominable à laquelle ils sont condamnés par l'imperfection du présent régime. (La Famille Zalomov, p. 221. Editeurs Français Réunis.)

Et Pierre Zalomov explique comment, par une lutte opiniâtre pour surmonter cette contradiction, le travailleur désespéré qu'il était jadis devint un homme nouveau, un révolutionnaire.

Nous disions, au début de cette leçon, que l'homme qui étudie la science progresse en résolvant sans cesse les contradictions que pose l'étude même. De même le militant révolutionnaire, connaissant la puissance féconde de la contradiction, fait sienne la maxime de Maurice Thorez : « la critique et l'autocritique, c'est notre pain quotidien ». Critique du travail accompli par les camarades. Et aussi critique par chacun de son propre travail (autocritique). Le travailleur influencé par l'idéologie social-démocrate croit que l'autocritique est déshonneur et prosternation. Bien plutôt, l'autocritique procède d'une conception scientifique de l'action révolutionnaire. Par l'autocritique, le militant crée les conditions propices à la lutte victorieuse du nouveau contre l'ancien dans sa propre conscience, dans son activité quotidienne. Se refuser à l'autocritique, ce n'est pas sauvegarder sa dignité; c'est gâcher ses possibilités de progrès, c'est se condamner à reculer, c'est dégrader sa propre substance. C'est la pratique incessante, scientifique de la critique et de l'autocritique qui a forgé le Parti communiste (bolchevik) de Lénine et de Staline. [Voir Histoire du Parti communiste (bolchevik) de l’U.R.S.S. Conclusion, point 4, p. 398-399-400.] C'est par la pratique de la critique et de l'autocritique que Maurice Thorez dans les années 1930 a sauvé le Parti communiste français de l'enlisement où le groupe Barbé-Celor le conduisait. [Voir Maurice Thorez ; Fils du Peuple, chap. II.]

c) L'unité des contraires.

Il n'y a contradiction que s'il y a lutte entre au moins deux forces. Donc la contradiction enferme nécessairement deux termes qui s'opposent : elle est l’unité des contraires. C'est là un troisième caractère de la contradiction. Etudions-le de plus près.

Pour le métaphysicien, parler de l'unité des contraires, c'est proférer un non-sens. Par exemple : il considère d'un côté la science, de l'autre l'ignorance. Or nous avons remarqué que toute science est lutte contre l'ignorance. Lénine faisait observer que « l'objet de la connaissance est inépuisable ». Il n'y a donc pas de science absolue ; il reste toujours quelque chose à apprendre. Donc toute science comporte une part d'ignorance. Mais de même, il n'y a pas d'ignorance absolue : l'individu le plus ignorant a des sensations, une certaine habitude de la vie, une expérience rudimentaire (sinon, comment pourrait-il survivre ?) ; c'est là un germe de science.

Les contraires se combattent, mais ils sont inséparables. La bourgeoisie en soi n'existe pas. Il y eut d'abord, au sein de la société féodale, la bourgeoisie contre la classe féodale. Puis c'est, dans la société capitaliste (et déjà au sein de la société féodale), bourgeoisie contre prolétariat. On ne peut poser les contraires l'un sans l'autre, à part l'un de l'autre. Quand le prolétariat disparaît comme classe exploitée, c'est qu'alors la bourgeoisie disparaît comme classe exploiteuse. [L'économie politique marxiste est extrêmement précieuse pour l'étude de l'unité des contraires, car celle-ci se retrouve à tous les niveaux de l'économie. Exemple : la marchandise est unité de contraires. D'une part c'est une valeur d'usage (un produit consommable), d'autre part c'est une valeur d'échange (un produit qui s'échange). Ce sont véritablement des contraires puisqu'un produit ne peut être échangé que s'il n'est pas consommé, et puisqu'un produit ne peut être consommé que s'il n'est pas échangé. Marx a développé génialement toutes les conséquences de cette contradiction interne dans Le Capital, chef-d'œuvre de dialectique. Remarque : dans les crises qui frappent périodiquement le capitalisme, cette unité des contraires se manifeste à plein : les masses ne peuvent consommer leurs propres produits parce que ces produits sont nécessairement, en régime capitaliste, des marchandises, et qu'il faut donc, pour pouvoir consommer, acheter, c'est-à-dire échanger le produit contre de l'argent.]

Cette inséparabilité des contraires est un fait objectif, nié par la métaphysique. C'est pourquoi la bourgeoisie favorise les conceptions métaphysiques qui prétendent, par exemple, « supprimer la condition prolétarienne » (notamment par « l'association capital-travail »), tout en conservant la bourgeoisie ! Comme s'il pouvait y avoir une bourgeoisie capitaliste sans un prolétariat travaillant pour elle !

La dialectique ne sépare jamais les contraires; elle les pose dans leur indissociable unité.

Sans vie, pas de mort ; sans mort, pas de vie. Sans haut, pas de bas ; sans bas, pas de haut. Sans malheur, pas de bonheur ; sans bonheur, pas de malheur ; sans facile, pas de difficile ; sans difficile, pas de facile. Sans propriétaire foncier, pas de fermier ; sans fermier, pas de propriétaire foncier. Sans bourgeoisie, pas de prolétariat ; sans prolétariat, pas de bourgeoisie. Sans joug national impérialiste, pas de colonies et de semi-colonies ; sans colonies et semi-colonies, pas de joug impérialiste. Il en est ainsi de tous les contraires. Dans des conditions déterminées, ils s'opposent l'un à l'autre d'une part, et, d'autre part, ils sont liés réciproquement, s'interpénètrent, s'imprègnent réciproquement, sont interdépendants. (Mao Tsétoung : « A propos de la contradiction », dans les Cahiers du communisme, n° 7-8, août 1952, p. 807.)

Cette liaison réciproque signifie que le contraire A agit sur le contraire B dans la mesure même où le contraire B agit sur le contraire A ; et que B agit sur A dans la mesure même où A agit sur B. Ainsi les contraires ne sont pas juxtaposés l'un à l'autre de telle manière que l'un puisse changer, l'autre demeurant immobile. Voilà pourquoi tout renforcement de la bourgeoisie est affaiblissement de son contraire, le prolétariat; tout renforcement du prolétariat est affaiblissement de son contraire, la bourgeoisie. De même, tout affaiblissement de l'idéologie socialiste est un progrès de l'idéologie bourgeoise; et réciproquement. Il est donc parfaitement illusoire de croire que la bourgeoisie s'affaiblit si le prolétariat ne lutte pas contre elle sans répit; c'est alors bien plutôt la bourgeoisie qui se renforce et le prolétariat qui s'affaiblit. Aussi Marx expliquait-il que si la classe ouvrière ne saisissait pas toutes les occasions pour améliorer sa situation,

elle se ravalerait à n'être plus qu'une masse informe, écrasée, d'êtres faméliques pour lesquels il ne serait plus de salut. (Marx : Salaires, prix et profits, p. 39, Editions Sociales, Paris, 1948 ; Travail Salarié et Capital..., p. 114. Editions Sociales, Paris, 1952.)

Cette unité des contraires, cette liaison réciproque des contraires prend une signification particulièrement importante lorsque, à un moment donné du processus, les contraires se convertissent l'un en l'autre. En effet, dans des conditions déterminées, les contraires se transforment l'un en l'autre. La liaison réciproque devient alors transformation réciproque, il se produit un changement qualitatif, et c'est même cette transformation qui permet de définir scientifiquement la notion de « qualité ».

Exemple : à un moment donné de la lutte des contraires bourgeoisie-prolétariat, chacun des contraires se convertit en l'autre : la bourgeoisie, classe dominante, devient classe dominée ; le prolétariat, classe dominée, devient classe dominante. De même, l'homme ignorant qui étudie se change en son contraire, en homme qui sait; mais à son tour l'homme savant, découvrant qu'il ne sait pas tout, se change en son contraire, en homme ignorant, qui désire apprendre à nouveau.

L'unité ou l'identité des aspects contradictoires d'un phénomène existant objectivement n'est jamais morte, figée, mais vivante, conditionnée, mobile, temporaire, relative ; tous les contraires, dans des conditions déterminées, se changent l'un en l'autre ; et le reflet de cette situation dans la pensée humaine constitue la conception du monde dialectique matérialiste marxiste ; seules les classes dominantes réactionnaires, qui existent à présent et qui ont existé dans le passé, ainsi que la métaphysique qui est à leur service, ne considèrent pas les contraires comme vivants, conditionnés, mobiles, se convertissant l'un en l'autre, mais comme morts, figés; elles propagent partout cette conception fausse et induisent en erreur les masses populaires afin de prolonger leur domination 1.

C'est ainsi que la bourgeoisie capitaliste aujourd'hui, comme autrefois la classe féodale, enseigne que sa suprématie est éternelle; elle pourchasse les marxistes-léninistes qui enseignent, conformément à la science dialectique, la transformation réciproque des contraires, c'est-à-dire la victoire inéluctable du prolétariat opprimé sur ceux qui l'exploitent.

Il importe toutefois de ne pas donner une interprétation mécanique de cette conversion des contraires. Quand nous disons que les contraires se transforment l'un en l'autre, nous n'entendons pas par là une simple interversion de telle sorte qu'une fois fait le passage de l'un en l'autre, il n'y aurait rien de changé. La bourgeoisie, classe dominante, devient classe dominée; le prolétariat, classe dominée, devient classe dominante. Mais le prolétariat n'en est pas moins une classe toute différente de la bourgeoisie, car celle-ci est exploiteuse, tandis que le prolétariat, exerçant sa dictature de classe, n'exploite personne, mais crée les conditions de l'édification socialiste. En d'autres termes, la transformation réciproque des contraires crée un état qualitatif nouveau ; elle constitue un passage de l'inférieur au supérieur, un progrès.

En l'occurrence, la transformation des contraires conduit à leur destruction, puisque le socialisme liquide la bourgeoisie comme classe exploiteuse et aussi le prolétariat comme classe exploitée. De nouvelles contradictions apparaissent, caractéristiques de la société socialiste, mais la contradiction bourgeoisie-prolétariat est dépassée.

D'autre part, et surtout, l'unité des contraires (et leur transformation réciproque) n'a de sens que relativement à la lutte des contraires, qui est l'essence de cette unité. H ne faut donc pas vouloir arbitrairement réaliser la transformation réciproque des contraires, si les conditions de cette transformation ne sont pas réalisées. Mao Tsétoung dit bien, dans le texte plus haut cité, que les contraires se changent l'un en l'autre « dans des conditions déterminées ». Déterminées par quoi ? Par la lutte et ses caractéristiques concrètes. L'unité des contraires, leur transformation réciproque sont donc subordonnées à la lutte. Une unité se brise, apparaît une unité qualitativement nouvelle, mais tous les moments de ce processus s'expliquent par la lutte.

L'unité... des contraires est conditionnée, temporaire, passagère, relative. La lutte des contraires s'excluant réciproquement est absolue, de même que sont absolus le développement, le mouvement. (Lénine : Cahiers philosophiques (cité par Mao Tsétoung : « A propos de la contradiction »).)

En somme, qui oublierait que l'unité des contraires se fait, se maintient et se résout par la lutte, sombrerait dans la métaphysique.

QUESTIONS DE CONTROLE

1.    Pourquoi la lutte des contraires est-elle le moteur de tout changement ?

2.    Rappelez brièvement les caractères de la contradiction.

3.    Illustrez au moyen d'exemples nouveaux les points III a, III b, III c.

4.    En quoi le caractère interne de la contradiction permet-il de comprendre que la révolution « ne s'exporte pas » ?

 

Sixième leçon. Le quatrième trait de la dialectique : la lutte des contraires (II)

 

I. Universalité de la contradiction

a)  Dans la nature

b)  Dans la société

II. Antagonisme et contradiction

III. La lutte des contraires, moteur de la pensée

Questions de contrôle

I. Universalité de la contradiction

Moteur de tout changement, la contradiction est universelle. Lorsqu'on parle de « contradiction », les philosophes idéalistes comprennent simplement « lutte d'idées ». Pour eux, la contradiction n'est concevable qu'entre idées qui s'opposent. Ils en restent au sens courant du mot (« dire le contraire »). Mais la contradiction entre idées n'est qu'une forme de la contradiction : c'est parce que la contradiction est une réalité objective, partout présente dans le monde, qu'elle se retrouve aussi dans le « sujet », qu'elle est chez l'homme (qui fait partie du monde).

Tout processus (naturel ou social) s'explique par la contradiction. Et cette contradiction existe aussi longtemps que dure le processus : elle existe alors même qu'elle n'est pas apparente. Nous en avons vu l'exemple dans la leçon précédente (p. 84) à propos de l'eau. Sur le plan des sociétés,

Mao Tsétoung commente l'erreur de certains théoriciens, critiqués par les philosophes soviétiques. Ces théoriciens,

examinant la Révolution française, ont estimé qu'avant la révolution, dans le tiers-état composé des ouvriers, des paysans et de la bourgeoisie, il n'y avait pas... de contradictions, mais simplement des différences. Ce point de vue... est antimarxiste. (Mao Tsétoung : « A propos de la contradiction », p. 786.)

Ils oublient que

dans toute différence repose déjà une contradiction, que la différence est une contradiction. Dès que sont apparus la bourgeoisie et le prolétariat, une contradiction est née entre le travail et le Capital ; elle ne s'était pas encore aggravée, tout simplement. (Idem.)

Si en effet la contradiction n'existait pas dès le début du processus, il faudrait alors expliquer le processus par la mystérieuse intervention d'une force extérieure : or nous avons vu dans la leçon précédente (III, a) que les conditions extérieures, bien que nécessaires au processus, ne peuvent remplacer les contradictions internes. La contradiction interne est permanente, bien que plus ou moins développée. C'est d'ailleurs pourquoi l'étude d'un processus naturel ou social n'est possible que si sa ou ses contradictions se sont suffisamment développées. Ainsi il n'était pas possible d'étudier scientifiquement le capitalisme en 1820, parce qu'il n'avait pas encore développé son essence : on ne pouvait alors qu'en saisir des aspects partiels, ce que firent les prédécesseurs de Marx. De même, on ne peut étudier scientifiquement la plante que si sa croissance est assez avancée. Généraliser hâtivement la connaissance qu'on a d'un processus qui ne fait que commencer, c'est là une attitude métaphysique, puisque c'est négliger des aspects importants du processus.

Une fois précisé le caractère universel (toujours et partout) de la lutte des contraires, voyons quelques exemples concrets.

a) Dans la nature.

Nous avons, dans la leçon précédente, exposé l'exemple de l'eau : c'est la lutte des contraires qui explique sa transformation qualitative d'état liquide en état gazeux, d'état liquide en état solide. En fait, tous les processus naturels impliquent la lutte des contraires. Déjà la forme la plus simple de mouvement (voir la troisième leçon, point III, p. 49), le déplacement, le changement de lieu, s'explique par la contradiction. Considérons un véhicule qui roule (ou un homme en marche). Il ne peut passer de A en B, puis de B en C, etc., qu'à la condition de « lutter » sans cesse contre la position qu'il occupe. Que cette lutte cesse, et la marche cesse. Les logiciens diront : pour affirmer B, il faut nier A ; pour affirmer C, il faut nier B. B sort de la lutte contre A ; C sort de la lutte contre B... et ainsi de suite.

... déjà le simple changement mécanique de lieu lui-même ne peut s'accomplir que parce qu'à un seul et même moment, un corps est à la fois dans un lieu et dans un autre lieu, en un seul et même lieu et non en lui. Et c'est dans la façon que cette contradiction a de se poser continuellement et de se résoudre en même temps, que réside précisément le mouvement. (Engels : Anti-Dühring, p. 152. Editions Sociales.)

Dans le monde physique, la lutte des forces contraires est universelle. Un phénomène aussi banal qu'une fourchette rouillée est le produit d'une lutte entre le fer et l'oxygène.

La forme fondamentale du mouvement dans la nature est la lutte entre l'attraction et la répulsion. L'unité et la lutte de ces deux contraires : attraction et répulsion, déterminent la formation et l'évolution, la stabilité, la transformation et la destruction de tous les agrégats matériels, qu'il s'agisse des lointaines galaxies, des étoiles ou du système solaire, — des masses solides, des gouttes liquides ou des amas gazeux, — des molécules, des atomes ou de leur noyau.

Prenons le système solaire : le mouvement des planètes autour du soleil ne peut se comprendre sans la lutte de ces deux contraires : la gravitation qui tend à faire tomber la planète sur le soleil, l'inertie qui tend à l'écarter du soleil.

Prenons un corps solide qui se dilate ou se contracte, un solide qui fond et un liquide qui se solidifie, — un liquide qui se vaporise et un gaz qui se liquéfie : ces processus ne peuvent exister sans la lutte de deux contraires : les forces de cohésion moléculaires qui sont attractives et l'énergie thermique qui est répulsive.

Considérons les phénomènes chimiques dans lesquels des corps simples se combinent entre eux et des corps composés se résolvent en éléments simples : ils consistent tous dans l'unité de processus contraires : la liaison et la dissociation des atomes ; de là les contradictions propres à la chimie : entre acide et base, entre oxydant et réducteur, entre estérification [On disait précédemment éthérification.] et hydrolyse.

Considérons un atome : nous y trouverons que l'équilibre relatif qui maintient les électrons autour du noyau résulte de la lutte de ces deux contraires : l'énergie électrostatique qui est ici attractive, et l'énergie cinétique qui est répulsive. Et dans le noyau atomique lui-même la science contemporaine soupçonne des formes spécifiques d'attraction et de répulsion entre proton et neutron.

Chacun connaît les deux modes d'existence contraires de l'électricité : positive et négative, les deux pôles — nord et sud — de l'aimant, ainsi que les phénomènes d'attraction ou de répulsion entre corps électrisés de façon différente ou identique, entre les pôles différents ou identiques de deux aimants.

Enfin la physique moderne a révélé que les particules qui constituent tous les agrégats matériels, les électrons de l'atome par exemple, sont loin d'être métaphysiquement identiques à elles-mêmes. Elles sont au contraire profondément contradictoires, ayant une double nature, à la fois corpusculaire et ondulatoire, étant à la fois comparables à des grains et à des vagues. Par là est démontré le caractère matériel des ondes comme les ondes de radio, et s'éclaircit le vieux mystère de la nature de la lumière. [C'est pourquoi Paul Langevin écrivait : « L'histoire de toutes nos sciences est jalonnée par de semblables processus dialectiques... J'ai conscience de n'avoir bien compris celle de la physique qu'à partir du moment où j'ai eu connaissance des idées fondamentales du matérialisme dialectique ». (La Pensée, n° 12, p. 12. 1947.)]

Quant à la nature vivante, elle se développe selon la loi des contraires. Nous avons déjà remarqué dans la précédente leçon (p. 83) que la vie est une lutte incessante contre la mort. Considérons une espèce donnée, — animale ou végétale —. Chacun des individus qui la constituent succombe à son tour, inexorablement. Pourtant, l'espèce se perpétue et se multiplie ! A l'échelle de l'individu, il y a victoire de la mort sur la vie ; mais au niveau de l'espèce, c'est la vie qui l'emporte. La vie étant une conquête sur le non-vivant, nous pouvons dire que la mort et la décomposition d'un individu, c'est un recul, un retour du supérieur à l'inférieur, du nouveau à l'ancien. Par contre, le développement général de l'espèce est un triomphe du nouveau sur l'ancien, un progrès de l'inférieur au supérieur. Vie et mort sont donc les deux aspects d'une contradiction qui se pose et se résout indéfiniment. La nature se transforme ainsi, toujours la même et pourtant toujours nouvelle. [Les lecteurs qui souhaiteraient faire une étude approfondie de la lutte des contraires dans la nature auront intérêt à consulter le bel ouvrage de F. Engels : Dialectique de la Nature, publié aux Editions Sociales. Remarque : La puissance dialectique qui se manifeste dans la nature a frappé divers grands esprits dès l'Antiquité (par exemple le grec Héraclite). Et l'on trouve, plus tard, chez Léonard de Vinci, le pressentiment d'une analyse de cette dialectique naturelle. Qu'on en juge par cet intéressant extrait : « Le corps de toute chose se nourrissant meurt sans cesse et renaît sans cesse... Mais si l'on remplace autant qu'il est détruit en un jour, il renaîtra autant de vie qu'il en est dépensé, de la même façon que la lumière de la chandelle nourrie de l'humidité de cette chandelle, grâce à un afflux très rapide du bas, reconstitue sans cesse ce qui, en haut, en mourant, se détruit et, en mourant, de lumière éclatante, se transforme en sombre fumée ; cette mort est continue comme est continue cette fumée et la continuité de cette fumée est la même que celle de la nourriture et en un instant la lumière est tout entière morte et tout entière née à nouveau, avec le mouvement de sa nourriture. »]

Les mathématiques n'échappent pas davantage à la loi des contraires, même au niveau le plus simple. En algèbre élémentaire, la soustraction (a - b) est une addition (- b + a). Cette unité des contraires ne semble-t-elle pas paradoxale au sens commun, qui dit : « une addition est une addition ; une soustraction est une soustraction » ? Le sens commun a raison, mais partiellement : l'opération algébrique est elle-même et son contraire. La pensée mathématique ne peut échapper aux lois de l'univers, et elle ne progresse que dans la mesure où elle est, comme l'univers, dialectique. Engels a consacré des pages remarquables aux mathématiques, examinées du point de vue dialectique. [Voir Engels : Anti-Dühring et Dialectique de la Nature. Ed. Sociales. (Pour faciliter la lecture de ces ouvrages, utiliser l'excellent index qui fait suite à chacun d'eux.)]

b) Dans la société.

Tous les processus qui constituent la réalité sociale s'expliquent également par la cont